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Der Schatzgräber à Strasbourg : Une création française très soignée

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 28-X-2022. Franz Schreker (1878-1934) : Der Schatzgräber (Le Chercheur de Trésors), opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue sur un livret du compositeur. Mise en scène : Christoph Loy, reprise par Eva-Maria Abelein. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Barbara Drosihn. Lumières : Olaf Winter. Avec : Thomas Blondelle, Elis ; Helena Juntunen, Els ; Paul Schweinester, le Bouffon ; Derek Welton, le Roi ; Doke Pauwels, la Reine ; Damian Arnold, le Chancelier ; Damien Gastl, le Comte ; Daniel Dropulja, le Médecin du Roi ; Thomas Johannes Mayer, le Bailli ; James Newby, le Gentilhomme ; Glen Cunningham, le Greffier ; Per Bach Nissen, l’Aubergiste ; Tobias Hächler, Albi ; Fabien Gaschy, un Lansquenet ; Anna-Chiara Muff, Stella Oikonomou et Laurence Hunckler, Voix du lointain. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

Dix ans après la création scénique en France de Der Ferne Klang, l’Opéra national du Rhin honore à nouveau avec la première française de son sixième opéra.

Mis à l’index par les nazis comme « Entartete Musik (musique dégénérée) », oublié jusqu’à la fin du XXe siècle, tiendrait-il sa revanche ? Celui qui fut avec Richard Strauss le plus éminent compositeur d’opéras de langue allemande des « Années folles » et de l’entre-deux-guerres, encensé par la critique et fêté par le succès public, ne survivait plus que par le maintien parcimonieux au répertoire de ses Gezeichneten (Les Stigmatisés). Depuis une dizaine d’années, ses autres opéras suscitent à nouveau l’intérêt : Der Ferne Klang (Le Son lointain) à Strasbourg en 2012 ou Francfort en 2019, Der Schmied von Gent (Le Forgeron de Gand) à l’Opéra des Flandres en 2020, Irrelohe à Lyon en avril 2022 et enfin Der Schatzgräber (Le Chercheur de Trésors), à Amsterdam en 2012 dans une mise en scène de Ivo van Hove, puis en mai dernier au Deutsche Oper de Berlin dans une nouvelle production de Christoph Loy qu’a coproduite et importée aujourd’hui l’Opéra national du Rhin. Son directeur général Alain Perroux s’intéresse de longue date à Franz Schreker sur lequel il a publié une monographie en 2002.

Élaboré par le compositeur, le livret relève du style du Märchenoper et se montre assez foisonnant, voire parfois confus avec ses très nombreux personnages. Pour rester simple, il met en scène dans un royaume moyenâgeux une héroïne plutôt sombre nommée Els, qui fait assassiner ses prétendants après qu’ils lui ont offert les bijoux dérobés à la Reine et acquis auprès d’un receleur. Après le vol de ses joyaux, la Reine se dépérit et Elis, un troubadour doté d’un luth magique, est chargé par le Bouffon du Roi de les retrouver. Ce qu’il n’a aucune difficulté à faire puisque Els tombe sous son charme et les lui offre en gage d’amour sans lui en révéler l’origine. Finalement démasquée, rejetée par Elis et recueillie par le Bouffon, Els meurt dans le souvenir de son amour et de ses trésors perdus.

Le metteur en scène Christoph Loy place toute l’action au cœur de la cour royale, ouvrant et clôturant le spectacle par une même réception de courtisans et de notables. Els et Elis n’y sont que des serveurs mais y trouvent l’opportunité d’une ascension sociale, elle par le crime, lui par l’imposture en prétendant être le troubadour du conte. Mais dans cet univers clos, rien ne reste secret et tous s’épient. Même la nuit d’amour d’Els et Elis au troisième acte est perturbée par une bacchanale érotique à laquelle tous prennent part. Dans le très élégant décor unique de Johannes Leiacker, avec les robes longues et les smokings de cocktail très seyants de Barbara Drosihn, l’œil est à la fête mais Christoph Loy ne parvient pas toujours à y clarifier l’action ou à différencier les protagonistes en dépit d’une direction d’acteurs intelligemment et profondément travaillée. La profusion du livret lui résiste et, si le spectacle demeure de superbe tenue, il manque quelque peu de force pour certaines scènes clés comme la mort finale de l’héroïne.

Dans le rôle central d’Els, seule femme en scène (hormis le rôle muet de la Reine interprété comme à Berlin avec intensité par Doke Pauwels et les courtisanes du chœur), on retrouve avec bonheur , toujours aussi idoine dans l’opéra postromantique allemand dont elle s’est fait une spécialité. Sa présence et sa liberté scéniques incarnent avec véracité toutes les facettes contradictoires du personnage, successivement séductrice fatale, amoureuse sincère ou victime délaissée. Sa flexibilité et son endurance vocales impressionnantes, ses aigus puissants qui dominent l’orchestre (quoique parfois imprécis en début de soirée) ou a contrario flottants et lumineux assurent son succès. Tout aussi exposé, réussit un Elis nuancé, au grain vocal séduisant, à la puissance confortable et à l’intensité scénique au niveau de sa partenaire. On regrettera juste que l’extrême aigu forte tende à s’amincir alors qu’il demeure timbré et projeté dans la nuance piano. En Bouffon, véritable maître d’œuvre de l’action mais aussi in fine sa victime, est le parfait ténor de caractère qu’appelle le rôle : subtil voire insinuant mais sans jamais être geignard, clair sans être mince et d’une intelligibilité du texte constante, comme d’ailleurs tous les intervenants.

Touché par le Covid, Kay Stiefermann n’a pu endosser pour cette première le rôle du Bailli. Déjà présent à Berlin, a pu heureusement le remplacer en urgence avec les mêmes qualités de richesse du timbre, de puissance de l’incarnation et de précision. Outre le Roi bien sonore et autoritaire de , c’est toute la pléthorique distribution qu’il convient de saluer, puisée en grande partie parmi les artistes actuels ou anciens de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin. Y compris dans les plus petits rôles, tous s’impliquent avec conviction, retiennent l’attention et se montrent déterminants dans la réussite et l’homogénéité du spectacle. Pénalisé car (mal) sonorisé dans ses interventions hors scène, le Chœur de l’ONR revenu sur le plateau pour les scènes de groupe peut enfin y faire montre de sa puissance et de ses qualités coutumières.

Mais la réussite de cette création française serait incomplète sans un orchestre au même niveau de qualité. Sous la baguette d’une attention constante de , l’Orchestre philharmonique de Strasbourg est éblouissant, rutilant de couleurs, d’une richesse, d’une plénitude. d’une force mais aussi d’une ductilité admirables sans jamais être compact de sonorité. La partition de Franz Schreker en est magnifiée dans toutes ses composantes. C’est fort justement l’orchestre et son chef qui recevront les applaudissements les plus nourris mais tous seront fêtés à l’issue de cette redécouverte en France, dans une présentation irréprochable et reçue avec enthousiasme par le public strasbourgeois.

Crédit photographique : (Els), (Elis) © Klara Beck

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 28-X-2022. Franz Schreker (1878-1934) : Der Schatzgräber (Le Chercheur de Trésors), opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue sur un livret du compositeur. Mise en scène : Christoph Loy, reprise par Eva-Maria Abelein. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Barbara Drosihn. Lumières : Olaf Winter. Avec : Thomas Blondelle, Elis ; Helena Juntunen, Els ; Paul Schweinester, le Bouffon ; Derek Welton, le Roi ; Doke Pauwels, la Reine ; Damian Arnold, le Chancelier ; Damien Gastl, le Comte ; Daniel Dropulja, le Médecin du Roi ; Thomas Johannes Mayer, le Bailli ; James Newby, le Gentilhomme ; Glen Cunningham, le Greffier ; Per Bach Nissen, l’Aubergiste ; Tobias Hächler, Albi ; Fabien Gaschy, un Lansquenet ; Anna-Chiara Muff, Stella Oikonomou et Laurence Hunckler, Voix du lointain. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

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