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1876-2026 : un anniversaire à Bayreuth

Il y a 150 ans, le 13 août 1876, eut lieu le premier festival de Bayreuth avec L’Anneau du Nibelung, une Tétralogie qui devait s’étaler sur quatre journées, en commençant ce soir-là, par le prologue : L’Or du Rhin. Les jours suivant, les 14, 16 et 17 août, on donna successivement La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux.

Tous les ennemis de Wagner auraient bien voulu voir tomber à l’eau le projet de Bayreuth. Même le roi Louis II de Bavière a été contraint de mettre des limites à ses contributions pour la construction du théâtre et la réalisation d’un festival au cours duquel serait représentée l’immense œuvre selon les indications très précises du maître. Après des intrigues fomentées contre lui à la cour de Munich, Wagner ne voulait plus solliciter quelque gouvernement que ce soit, y compris celui de Bismarck et il déclara : « Les frais de mon entreprise seront à réunir uniquement par des particuliers. » Mais le comité de patronage créé pour le Théâtre des Fêtes et des Festivals de Bayreuth par la suite, ne put fournir qu’une goutte d’eau dans l’océan des dépenses encourues.

Pendant l’été 1875, les répétitions avaient commencé sous la baguette de Hans Richter. Les chanteurs et les musiciens ne devaient pas être payés, mais seulement nourris et logés. Il s’agissait pour Wagner de créer un festival désintéressé, dans le sens sacré des Grecs. Car lui, qui savait si bien mendier pour son propre confort matériel, nageait en plein idéalisme en ce qui concerne son œuvre.

Une semaine avant l’ouverture du théâtre, en août 1876, Louis II qui craignait les foules, arriva en secret à trois heures du matin dans une petite gare des environs, pour assister aux répétitions générales, en réalité des représentations spéciales à l’intention de Sa Majesté. Quelques jours plus tard, alors que son désir à l’origine avait été de faire de son festival un événement artistique et quasi religieux, au bénéfice d’hommes et de femmes de toute condition sociale, Wagner accueillit des rois, des princes et des empereurs de toute l’Europe, sans oublier celui du Brésil, dom Pedro II. A la gare, l’empereur Guillaume 1er le congratula pour avoir réussi à mettre sur pied un tel festival et déclare hautement qu’il s’agissait d’une affaire « nationale », propos que Wagner commente plus tard avec ironie : qu’est-ce que la « nation » peut bien avoir à faire avec son œuvre et sa réalisation ?

La soirée du 13 août, par une chaleur étouffante, les spectateurs, aristocrates barbus en grande tenue et femmes chics munies de leurs éventails, s’assemblèrent devant le théâtre en brique rouge, décor un peu fruste pour un si élégant auditoire. La bâtisse donnait l’impression d’être provisoire, comme un vaisseau amarré pour l’occasion sur la houle des champs de blé environnants. Sur un monticule coiffé de bosquets et de verdure, le site évoquant la Villa Wesendonck à Zurich, recevait, comme elle, le surnom de grüne Hûgel (« colline verte »).

La foule cosmopolite se pressait autour du perron devant le théâtre en fête. En plus des têtes couronnées, on retrouvait des amis du maître. Parmi les nombreux Français, on pouvait remarquer Camille Saint-Saëns, Judith Gautier et Catulle Mendès ; puis Anton Bruckner de Vienne et Piotr Tchaïkovski venu exprès de Moscou. L’ami Franz Liszt, Edouard Schuré et Gottfried Semper faisaient partie des intimes ; Friedrich Nietzsche rodait dans les parages et gardait ses distances avec tout le monde.

Quand les spectateurs pénétrèrent dans la salle, la surprise fut générale : un immense amphithéâtre partait des bords de la scène et montait en éventail jusqu’aux galeries, simple prolongation des gradins sous forme de loges. Rien sur les côtés, aucun vis-à-vis. Seule la scène était visible de partout – pas d’orchestre, pas de pupitres, pas de musiciens – ils étaient sous la scène. On ne les verrait pas de la soirée ! Selon dans son plan pour le théâtre de l’avenir, « La musique sortira du gouffre comme la voix des esprits célestes, » et « les décors apparaîtront comme dans un rêve ».

La lumière s’éteignit. On était tout oreilles « C’est par une pente insensible qu’on arrive à entendre un son qui ne paraît pas avoir eu un commencement » (M. Lefèvre, Revue d’Art dramatique, 1892)  Mi bémol… « Peu à peu, la vague roule ses sonorités, les cuivres déchaînés déroulent leur discours sonore, puissant et doux, et vous entraînent à leur suite. » (Ibid.)

Dans les coulisses, Wagner s’arrachait les cheveux. Les filles du Rhin suspendues dans des nacelles évoluaient en chantant au cours de la première scène. L’une d’elles avait le vertige, mais la musique les portait sur l’onde ; Albérich perdit l’anneau en gambadant sur les rochers, le dragon dans Siegfried était mal assemblé sur scène : commandé à Londres, la tête et la queue étaient arrivées à temps, mais le cou s’était perdu entre Beyrouth (Bayreuth, pour les anglais) et Beirut (au Liban). Des petites révoltes firent surface parmi les chanteurs, les figurants, les machinistes et les décorateurs. Wagner insista : les chanteurs devaient transmettre le sens de ce qu’ils chantaient. Les ténors et les sopranes n’avaient pas l’habitude de jouer leurs rôles. Comment Wagner réussit à gérer cette équipe dans une entreprise aussi folle relève du miracle.

Et aujourd’hui ?

Déjà au centenaire de Bayreuth en 1976 où était présente l’auteure de ces lignes, tout avait changé. La musique de l’avenir voulu par Wagner s’était réalisée dans la relecture révolutionnaire poétique du metteur en scène Patrice Chéreau et du chef d’orchestre Pierre Boulez. Les révolutions sont coutumières à Bayreuth et en 2026, pour les cent cinquante ans du festival, sous la direction de Katharina Wagner, on nous a promis un Ring aux cadres changeants d’une scène à l’autre, des « projections plus que de simples décors, » animées par le dernier cri de la technologie : l’intelligence artificielle. Marcus Lobbes, metteur en scène, a conçu encore une révolution d’innovation technique dans une atmosphère de déconstruction générale. Il a laissé l’IA faire le travail de la mise en scène. Reste-t-il une place pour l’art ?. En général, la musique de Wagner, dirigée cette fois-ci par le grand chef, Christian Thielemann et chantée par quelques-unes des plus grandes voix du moment, sauve tout, même Wagner.

Crédits photographiques : Illustration du Festival de Bayreuth en 1876 publiée le 27 août 1876 dans le magazine italien L’Illustrazione Italiana © Image libre de droit ; La création de l’Or du Rhin au Festival de Bayreuth de 1876 © Image libre de droit

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