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Un bien triste Oratorio de Noël…

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cathédrale Notre-Dame de Paris. 18 et 19 XII 2003. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Oratorio de Noël (1734). Sandrine Piau, soprano ; Claudia Mahnke, alto ; Johannes Chum, ténor ; Marc Barraud, basse. Maîtrise Notre-dame de Paris. Direction : Nicole Corti. Ensemble Orchestral de Paris. Direction : Kenneth Montgomery.

maitrise_notre_dame_paris-362x270L’Ensemble Orchestral invite

Dans les pays germaniques, l’oratorio se fonde dès le XVIIe siècle sur une solide et double tradition – celle de la Bible et celle de la Réforme – pour parvenir à son point culminant dans la première moitié du XVIIIe siècle. Les deux artisans majeurs en demeurent Jean-Sébastien Bach et, surtout, Georg Friedrich Haendel. Mais, à la différence de ce dernier, Bach pense le genre en tant que succession de cantates ; ainsi de l’Oratorio de Noël, qui enchaîne six cantates pour le temps de Noël. Nulle surprise en cela, l’oratorio usant des mêmes formules que la cantate, qui confie à ses divers protagonistes les récitatifs, airs, ensembles et chœurs chantant l’action mise en musique. Cependant, et il a été donné à tous les auditeurs du concert de Notre-Dame de le vérifier, l’importance de l’orchestre y est tout à fait nouvelle, la phalange instrumentale se voyant confier des épisodes qui ne concernent plus la musique pure mais illustrent l’argument.

Il faut rappeler qu’au temps de Bach, la cantate religieuse, forme éminemment luthérienne exécutée juste après la lecture de l’Évangile, illustre le service dominical et quelques fêtes religieuses, à l’image de Noël ou de Pâques (dans sa Cantate de Pâques, Bach a confié, de façon exceptionnelle, la musique au seul chœur). Destiné à l’église, l’Oratorio de Noël doit compter sur les seules qualités expressives de la musique, ce qui explique le recours à une grande variété de combinaisons instrumentales et vocales au sein de structures étroitement dépendantes des articulations littéraires de l’argument. À ce sujet, on relèvera que tous les instrumentistes sollicités pour illustrer les différents épisodes chantés ont fait preuve des éminentes qualités qui signalent les phalanges de premier plan. Ce qui n’en fait que plus regretter les options de tempo, de dynamique, d’intensités de , qui a refusé tout effet de couleur au profit d’une grisaille générale finissant par totalement dénaturer le message transcendant théoriquement dispensé par ce chef-d’œuvre. Ainsi le caractère par essence rhapsodique de l’Oratorio de Noël finissait-il par lasser l’auditeur, lors même que c’est justement dans les surprises d’une dramaturgie non pensée en tant que telle que l’on découvre ordinairement les traits les plus fulgurants du génie du grand Cantor. Par ailleurs, il faut avouer que le parti pris baroquisant de l’exécution vocale était loin d’être heureux dans un espace aussi vaste – et aussi glacial ! Il est même permis de se demander si un tel engagement esthétique n’a pas contribué à mettre en relief les faiblesses vocales d’interprètes, de surcroît mollement dirigés (pour plusieurs entrées, on a frôlé la catastrophe). On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, d’avoir vu un bon nombre de spectateurs quitter définitivement l’église et le concert au moment de la pause traditionnellement ménagée après la troisième cantate.

Reste, bien entendu, la qualité incomparable d’une partition qui renvoie au mot de Debussy à propos de Bach : « Il contient toute la musique ». Car, ici encore, les mutations qu’il fait subir à ce genre traditionnel sont d’une profondeur et d’un caractère si prémonitoires que nous n’en reconnaissons qu’aujourd’hui l’ampleur et le caractère visionnaire. Mutations qui s’écrivent pour l’essentiel, au moins pour l’Oratorio de Noël, en termes d’amplification pour les schémas structurels et d’invention pour tous les éléments du langage. Pourtant, et c’est là tout le paradoxe qui fascine l’auditeur, cette étonnante page religieuse s’inscrit au cœur de la pure tradition luthérienne, maîtresse de toutes les sensibilités nordiques. On ressent presque à chaque mesure à quel point le jeune Jean-Sébastien s’était imprégné de cette pratique mystique par la lecture attentive de la Bible, mais aussi par l’écoute passionnée des longues improvisations à l’orgue d’un Reinken, d’un Buxtehude ou d’un Bœhm, avant de parvenir lui-même à une maîtrise surnaturelle qui, avant le XIXe siècle, avait déjà frappé Mozart.

Une merveilleuse partition, un cadre magique, un orchestre capable du meilleur, tout laissait prévoir une divine soirée. Malheureusement, ce vendredi soir, un bien triste Noël fut évoqué…

Crédit photographique : (c) DR

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