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A Verbier, transparente Carmen

Festivals, La Scène, Opéra

Verbier. Salle des Combins. 25-VII-2016. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. (version concertante). Avec : Kate Aldrich, Carmen ; Sylvia Schwartz, Micaëla ; Julie Pasturaud, Mercédès ; Florie Valiquette, Frasquita ; Dmytro Popov, Don José ; Laurent Naouri, Escamillo ; François Piolino, Le Remendado ; Francis Dudziak, Le Dancaïre ; Jean-Luc Ballestra, Morales ; David Shipley, Zuniga. Choeur « Mastervoices » (chef de chœur : Ted Sperling), Chœur « Cantiamo » de l’Ecole de chant du Haut-Valais (chef de la Maîtrise : Hansruedi Kämpfen), Verbier Festival Orchestra, direction musicale : Charles Dutoit

Carmen:Verbier.02Au Festival de Verbier, l’affiche alléchante de l’opéra Carmen de attire une foule prête à s’enthousiasmer aux déboires de l’Andalouse. La pâleur vocale de cette dernière n’empêche pas les ovations d’un public satisfait d’avoir entendu « ses » airs les plus connus.

Deux Carmen de Bizet en l’espace d’un mois, difficile de ne pas en faire la comparaison. Après Turin, le Festival de Verbier présente une version concertante du même opéra. A l’exception du rôle de Don José (), la distribution est totalement différente de la version scénique du Teatro Regio.

Après une bouillante ouverture enlevée avec panache par un scintillant , l’arrivée du baryton (Morales) augure du meilleur. En effet, avec la voix admirablement posée, la diction parfaite, le baryton français offre une entrée en matière des plus convaincantes. Un plaisir d’assez courte durée quand se profile (Don José) qui, s’il possède toutes les notes de la partition, n’a pas l’esprit du personnage. Par manque de la connaissance profonde de la langue française, il donne l’impression de ne pas savoir ce qu’il chante. Les mots, leur sens lui font défaut. On assiste alors à un récital de notes d’une voix, pas toujours très belle, qui sans être monotone n’inscrit pas le personnage dans son essence. Même si, dans notre monde mondialisé, on ne peut pas interdire à un Don José ukrainien de tomber amoureux d’une Carmen américaine, il faudrait juste qu’il montre cet amour. Or, rares sont les moments où il échange un regard avec « sa » Carmen.

Et Carmen alors ? Peut-être est-ce une tendance actuelle mais, si nous avions fustigé le manque « d’hispanité » d’Anna Caterina Antonacci sur la scène turinoise, la transparence de la mezzo-soprano (Carmen) laisse songeur quant aux futures interprétations du rôle. Souriante, d’un physique agréable, mais ce n’est pas en posant constamment une main sur une hanche et en ondulant du corps qu’on est une Carmen crédible. Or, d’une femme de feu comme la décrit le livret, la nouvelle de Prosper Mérimée et la musique de , en fait une aguicheuse au caractère plus nordique que méditerranéen. Étrange qu’avec une si bonne diction de la langue de Molière, elle ne raconte rien du caractère de l’héroïne. Dotée d’une puissance vocale limitée, chacune de ses interventions se voit soutenue par un volume sonore de l’orchestre habilement diminué par la baguette de .

Si l’air du « Toréador » montre un (Escamillo) très décontracté scéniquement, il laisse néanmoins entendre quelques légers effritements vocaux qu’il gère avec un métier aguerri. Ils se feront plus insistants lors du final quand dans son Si tu m’aimes, Carmen…, des problèmes de justesse manquent d’amener Carmen au bord du couac.

Carmen:Verbier.03Devant cette indigence interprétative, on cherche quelque bonheur. Fort heureusement, il jaillit avec la présence de la soprano (Micaëla). Déjà remarquée dans son interprétation de Marzelline dans le Fidelio de Beethoven sur cette même scène de Verbier, elle offre aujourd’hui l’une des plus belles Micaëla que votre serviteur a pu entendre jusqu’ici. Certes, le lyrisme du rôle est très porteur, encore faut-il en avoir l’esprit. Avec sa voix mouillée, fraîche comme la rosée, la soprano espagnole (eh oui!) fait une démonstration de la manière de s’investir dans un rôle. Touchante de sincérité, amoureuse éperdue, sage jeune femme, elle réussit en quelques notes à nous transporter dans l’essence de l’art du chant. Soignant une ligne de chant admirable, elle offre le plus beau (et le plus applaudi) moment de la soirée dans un élégiaque Je dis que rien m’épouvante…

Parmi les autres protagonistes, il faut mentionner les belles prestations de l’animé (et animant) Francis Dudziak (Le Dancaïre), du parfait François Piolino (Le Remendado), de la stratosphérique et enjouée soprano canadienne Florie Valiquette (Frasquita) comme de la belle vocalité et l’entregent de la mezzo française Julie Pasturaud (Mercédès).

A la direction, lorgne souvent du côté des chanteurs pour tenter de leur insuffler l’énergie qu’il donne à l’orchestre et à l’attentif chœur « Mastervoices ». Quand le regard du chef s’éloigne de l’orchestre, ce dernier, malgré sa belle cohésion, semble naviguer à vue. S’ensuit alors un déséquilibre préjudiciable. Comme un fait exprès, la pâleur vocale de Carmen déteint sur l’orchestre et l’influence tout au long de la soirée. Ce n’est qu’aux intermèdes des actes que le chef suisse reprend son autorité et sa force pour offrir alors de superbes instants musicaux.

Crédit photographique: © Nicolas Brodard

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