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À la Cité de la musique, Coro de Berio ou l’amour du genre humain

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique / Philharmonie de Paris, grande salle Pierre-Boulez. 11-XII-2017. Luciano Berio (1925-2003), Coro. Ensemble Intercontemporain, orchestre du conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Ensemble Aedes. Matthias Pintscher, direction. Mathieu Romano, chef de chœur.

aedes-hakimianAlléluia ! En 2017, les Parisiens auront pu assister à deux représentations de Coro. En effet, cette œuvre écrite en 1976 pour quarante chanteurs et orchestre a résonné une première fois, le 30 mai au Festival de Saint-Denis, à l’intérieur de la basilique, et a été redonnée sept mois plus tard à la Philharmonie. est bien un classique, et c’est justice.

Coro est un chef-d’œuvre, et, comme tel, est inclassable. C’est pourquoi, l’interprétation de cette pièce foisonnante et encore neuve comporte un réel enjeu et ne peut laisser indifférent. Car si la musique est bien au centre, elle est sertie dans une réalité beaucoup plus large. Cela fait également partie de la signature Berio, musicien ouvert et généreux. Aussi, les heureux mélomanes qui, le 30 mai dernier, ont vu et entendu la version de Teodor Currentzis à la tête du Music,Æterna Chorus et du Malher Chamber Orchestra, ont vécu un véritable événement, tandis que le public de la Philharmonie, nombreux et enthousiaste, a seulement assisté à un beau concert.

Comme la Sinfonia (1968), Coro est une œuvre aux références musicales et littéraires multiples. Il n’est pas exagéré de dire que Berio est un compositeur utopiste, un visionnaire, c’est-à-dire un universaliste transcendant tous les genres, pas seulement musicaux. Sa musique, certes savante et innovante, ne laisse pourtant personne en dehors du temple. Après tout, l’alliance d’une radicale nouveauté et d’une beauté toute charnelle n’est pas si courante ! Bach et Berio, ou la clé du chant ! Coro fait chanter le monde entier : c’est un théâtre sans frontières, un rêve harmonique ou harmonieux où se mêlent la voix et l’instrument, une écriture musicale complexe et – comme chez Bartók – un folklore imaginaire, des textes empruntés aux traditions italienne, croate, juive, perse, gabonaise, polynésienne, chilienne, péruvienne, navajo, sioux et centrés autour du poème Residencia en la Tierra de Pablo Neruda. Mais attention : c’est Berio que l’on entend, de la première à la dernière mesure ! Un opus individuel nourri du collectif et qui lui est restitué. D’ailleurs, toutes les langues ne s’entendent pas, et le choix des traductions, en anglais surtout, concourt à la distanciation de l’ensemble.

Sur la scène sont mélangés chanteurs et instrumentistes, réunis par couple. Dans cet ouvrage d’une heure et d’un seul mouvement alternent d’emphatiques tutti amenés par des effets de crescendo et des combinaisons diverses : une voix et son binôme instrumental, les chanteurs repris en écho par tels instruments, quelques voix solistes sur fond choral, etc. Le chant et le son circulent, l’espace scénique, métaphore de notre planète, étant sans cesse exploité. D’ailleurs, la phrase de Neruda, qui revient en refrain, nous exhorte progressivement en ces termes : « Venid a ver / Venid a ver la sangre / Venid a ver la sangre por las calles » (« Venez voir le sang dans les rues »). Il y a des moments ou des climats, comme, en langage tonal, des modulations : chant populaire scandé par tous, déclamation lyrique de chant sacré (sublime solo double, pour le Cantique des cantiques, d’un ténor et d’un trombone), longues plages en points d’orgues, trépidations syllabiques frisant la transe, ou encore pas de côté solitaires et inattendus, ainsi une jazzistique trompette bouchée.

Menées par un attentif et précis, les trois phalanges présentes – l’, l’ et l’orchestre du CNSMDP – ont impeccablement servi la partition, ou, plutôt, restitué tout un monde vibrant. Les voix en particulier étaient magnifiques. Il manquait sans doute ce petit grain de folie, si bien rendu à Saint-Denis, où se jouait un drame entre l’individu et la communauté, et qui est pourtant au cœur même du projet.

Crédit photographique : © Jean-Pierre Hakimian

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