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Sensibilité et émotions intenses pour Werther à Nancy

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 11-V-2018. Jules Massenet (1842-1912) : Werther, drame lyrique en quatre actes sur un livret d’Edouard Blau, Paul Milliet & Georges Hartmann, d’après Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène : Bruno Ravella. Décors et costumes : Leslie Travers. Lumières : Linus Fellbom. Avec : Edgaras Montvidas, Werther ; Stéphanie d’Oustrac, Charlotte ; Philippe-Nicolas Martin, Albert ; Dima Bawab, Sophie; Marc Barrard, le Bailli ; Eric Vignau, Schmidt ; Erick Freulon, Johann ; Marie Mourton, Kätchen ; Louis Harquet, Brühlmann. Elèves de filière voix et chœur d’enfants du Conservatoire régional du Grand-Nancy (chef de chœur : Christine Bohlinger), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Jean-Marie Zeitouni.

Werther©C2images pour Opéra national de Lorraine (4bis)Respectueuse et fidèle tant au romantisme de Goethe qu’à l’élégance de Massenet, la mise en scène de Werther par offre un cadre parfait aux deux incarnations majeures de Stéphanie d’Oustrac et .

A l’opposé du caractère par trop hétéroclite de Manon, Werther est pour beaucoup l’opéra le plus abouti et le plus réussi de son auteur. Compositeur adulé de son vivant, connaissant un énorme succès tant dans les milieux intellectuels que populaires — tout un chacun fredonnait ses mélodies ou les grands airs de ses opéras — , a connu ensuite un purgatoire et un mépris de l’intelligentsia dont il n’est pas totalement sorti. « L’opéra de grand-papa », désuet et ringard, voilà une image qui lui est encore trop souvent accolée. Et les nombreux fauteuils vides pour cette troisième représentation de Werther à l’Opéra national de Lorraine en témoignent hélas à nouveau.

Comme souvent, les absents ont eu tort. La mise en scène de réussit en effet à exploiter les ressources tragiques du livret, sans excès de pathos, tout en laissant respirer la musique et en préservant sa délicatesse. L’action est replacée dans l’Allemagne de la fin du XVIIIe siècle, celle dépeinte par Goethe dans Les Souffrances du jeune Werther, celle des tout débuts du romantisme. Leslie Travers a conçu avec soin les costumes et l’astucieux décor qui décrit le monde domestique de Charlotte, orné de grands panneaux de papier peint un peu défraîchi à thème de paysages selon la mode de l’époque. Très favorable à la projection des voix, ce décor traduit bien l’univers un peu étriqué et contraignant de l’héroïne mais, aux yeux du poète et romantique Werther et avec l’aide des éclairages évolutifs de Linus Fellbom, il se transforme : le plafond s’élève et la Nature y fait irruption. De même au second acte, Schmidt et Johann observeront le drame en train de se nouer en contrebas du haut de ce décor transformé en chemin de ronde. Au III, le huis clos devient plus étouffant encore, avec des perspectives raccourcies et un couloir labyrinthique presque sans issue. Enfin, pour la mort de Werther au quatrième acte, le plateau nu sous une averse de neige recentre l’attention sur les deux protagonistes. En faisant simplement confiance au texte, sans y chercher midi à quatorze heures, en laissant s’exprimer à plein les conséquents talents dramatiques des chanteurs, en soignant son travail sur les attitudes, les gestes et surtout les regards, Bruno Ravella montre sa grande sensibilité à l’œuvre et réussit à faire naître de la scène une puissante émotion.

Werther©C2images pour Opéra national de Lorraine (1)

Il est en cela grandement secondé par ses deux interprètes principaux. est un Werther stylé et raffiné, très investi dramatiquement, à la prononciation excellente pour un non francophone d’origine (il est lituanien). Il fait grande impression par sa capacité à passer en une seconde, tant scéniquement que par l’étendue de sa palette dynamique, de la douceur à la violence clastique. On peut regretter un aigu trop systématiquement forte durant les trois premiers actes mais il sait trouver à l’heure de la mort des demi-teintes désolées et des aigus en voix mixte parfaitement en situation et profondément émouvants. Pour Stéphanie d’Oustrac, Charlotte est une prise de rôle. Son timbre ambré, son aisance dans l’aigu y sont idéaux. Mais c’est surtout par la puissance de l’incarnation, par l’intensité vécue des sentiments allant crescendo, par ses talents maintes fois confirmés de tragédienne qu’elle emporte définitivement la partie. « L’Air des lettres » fait magiquement succéder les émotions, sa prière à Dieu est d’une intensité sidérante et l’on n’est pas prêt d’oublier le « Je t’aime » extatique et surnaturel qu’elle avoue à Werther mourant.

Avec son timbre riche et puissant, avec sa technique soignée, donne un relief inaccoutumé au rôle d’Albert et en traduit avec véracité l’évolution des sentiments. est aussi impeccable en Sophie ; son timbre de cristal à l’aigu clair et projeté, son incarnation subtile et travaillée donnent de l’épaisseur à ce personnage souvent négligé. Après avoir longtemps incarné Albert, est un Bailly précisément dessiné et d’une constante qualité vocale mais dont le timbre commence à s’élimer. Moins décisifs, les Schmidt de Eric Vignau et Johann de Erick Freulon jouent leurs rôles avec conviction et caractère. Quant aux jeunes chanteur de la filière voix et chœur d’enfants du Conservatoire régional du Grand-Nancy, ils sont parfaits de qualité musicale, d’homogénéité et de présence scénique.

En fosse, l’ a fort à faire pour se mettre au niveau d’intensité passionnelle du plateau. Il y parvient cependant au prix d’une moindre cohésion et qualité instrumentales, avec notamment des bois parfois agressifs et des violons manquant de velouté. A sa tête ne ménage pas ses injonctions et ses efforts et en obtient les atmosphères adéquates. Le « Clair de lune » d’une lenteur hypnotique et envoûtante, la désolation de « l’Air des Lettres » trouvent leur contrepoint dans l’accélération et la puissance orchestrale qu’il déchaîne lors de l’affrontement Werther-Charlotte au troisième acte.

Crédit photographique : Stéphanie d’Oustrac (Charlotte), Edgaras Montvidas (Werther) © C2images pour Opéra national de Lorraine

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