Artistes, Compositeurs, Portraits

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), compositeur

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KorngoldNégligé depuis la fin des années trente et la Seconde Guerre mondiale, qui l’aura condamné à double titre, comme juif et « dégénéré » par les nazis et comme héritier du vieil ordre tonal alors que les générations de l’immédiat après guerre tentaient de faire table rase du passé, subissant ainsi le même sort que quantité de ses condisciples, tels Franz Schreker, Alexandre Zemlinsky ou Ernst Krenek, entre autres, Erich Wolfgang Korngold, comme son nom et la première partition qu’il présenta à Gustav Mahler le suggèrent, avait tous les atouts en main pour transformer en or ce qu’il touchait.

Né à Brünn (Brno) le 29 mai 1897 dans une famille de commerçants, fils de Julius Korngold, avocat et critique musical, successeur en 1901 d’Eduard Hanslick dans les colonnes du célèbre quotidien viennois Die Neue Freie Presse, Erich Wolfgang Korngold est un enfant prodige. Abordant le piano à l’âge de cinq ans, il révéla aussitôt une inventivité mélodique stupéfiante que son père allait se charger de développer, au point que, une fois adulte, le fils avouera n’avoir jamais ressenti le désir de composer et ne l’être devenu que pour faire plaisir à son père. Ce dernier aura assurément eu le nez creux, puisque, si l’on en croit qui habitait à l’étage au-dessus de la famille Korngold, les talents de pianiste et de compositeur de l’enfant, qu’il entendait jouer et travailler son piano « à longueur de journée », étaient manifestes.

Fervent admirateur de Mahler, Julius Korngold demanda au directeur de l’Opéra de Vienne quelque conseils pour la formation de son rejeton. « C’est ainsi, racontera plus tard le père, que, un beau jour de juin 1906, je me suis rendu en pèlerinage dans l’appartement de Mahler avec mon petit compositeur qui disparaissait presque sous un grand chapeau de paille. Erich a joué sa cantate Gold par cœur, comme il allait toujours le faire avec toutes ses partitions, même les plus complexes. Mahler était appuyé au piano, manuscrit en main, et suivait le texte. Mais il n’est pas resté longtemps immobile et s’est mis à arpenter la pièce de long en large, avec le rythme boiteux qu’il adoptait lorsqu’il était agité. Il a répété plusieurs fois : “Un génie !” La construction mélodique, la maîtrise formelle et surtout l’harmonie révolutionnaire l’avaient totalement captivé : “Confiez ce garçon à Zemlinsky comme élève ! a-t-il conseillé avec conviction. Surtout pas de conservatoire, pas d’exercice militaire ! Avec un enseignement libre, il pourra apprendre chez Zemlinsky tout ce dont il a besoin !” » Ce qui fut fait immédiatement, et, en 1909, l’enfant jouait à Mahler une Passacaille sur un motif d’Alexandre Zemlinsky qui allait devenir le finale de la Sonate n° 1 pour piano en ré mineur.

Cette même année 1909, l’enfant attire l’attention de Richard Strauss, Engelbert Humperdinck et , tant et si bien que son père finit par accepter la publication de trois de ses œuvres, la pantomime Der Schneemann (le bonhomme de neige), six Pièces de Caractère sur Don Quichotte et la Sonate n° 1 pour piano. Félix Weingartner, successeur de Mahler à l’Opéra de Vienne que Julius Korngold avait pourtant violemment attaqué dans les colonnes de la Neue Freie Presse, est si impressionné par Der Schneemann qu’il décide de le monter. Zemlinsky se charge d’instrumenter la partition pour deux pianos, apprenant par la même occasion l’orchestration à l’adolescent. Ce n’est cependant qu’avec le Trio pour piano que ce dernier commence son catalogue officiel. En 1912, Strauss est subjugué par l’extraordinaire maturité de ses deux premières pièces pour orchestre, la Schauspiel Ouverture op. 4 (1911), créé par Nikisch à Leipzig, et la Sinfonietta op. 5, créée par Weingartner à Vienne. Plus tard, Puccini est émerveillé par son premier opéra, Violanta (1914-1915), ouvrage créé également, le même soir, par le 28 mars 1916 à Munich, Der Ring des Polykrates op. 7 (1913). Lorsque son opéra le plus populaire, Die tote Stadt (La Ville morte, 1916-1919) voit le jour simultanément à Hambourg et à Cologne, puis est immédiatement repris à Vienne, le jeune musicien a tout juste vingt-deux ans. Mais Korngold atteignait déjà le sommet de la gloire.

Cependant, en 1927, nommé professeur à l’Académie de musique de Vienne, il donne la création de Das Wunder der Heliane, qu’il considère comme son œuvre majeure, mais qui ne connaîtra pas le même succès que l’opéra précédent. Deux ans plus tard, il collabore pour la première fois avec le célèbre dramaturge sur une nouvelle production berlinoise de La Chauve-Souris. En 1932, tout en commençant à travailler sur un nouvel opéra, Die Kathrin (1932-1937) qui allait être créé à Stockholm en 1939, il compose Baby-Serenade dans laquelle il incorpore pour la première fois des éléments de jazz. En 1934, invité par Reinhardt, il séjourne pour la première fois aux Etats-Unis, où il arrange la musique de Mendelssohn pour le film le Songe d’une nuit d’été. La saison suivante, au cours de son deuxième séjour en Californie, il compose des musiques de film pour Paramount et Warner Bros., sortes d’opéras sans chant, inventant ainsi avec William Steinberg le genre musique de film qui perdure encore aujourd’hui, ce qui lui vaut un Oscar avec Anthony Adverse. De retour à Hollywood en 1938, Korngold est bloqué aux Etats-Unis par l’Anschluß, ce qui le pousse vers le cinéma d’autant plus volontiers que sa musique pour Les Aventures de Robin des Bois lui vaut un nouvel Oscar – il signera la bande son de vingt-deux films en vingt ans –, et que ses revenus lui permettent d’aider quantité de réfugiés. Mais à partir de 1945, il décide de retourner à la musique «sérieuse», créant en 1946 le Concerto pour violoncelle en ut op. 36 et, en 1947, le Concerto pour violon en ré majeur op. 35 dédié à Alma Mahler-Werfel, deux œuvres inspirées de musiques de film, et élabore sa dernière partition majeure, la Symphonie en fa dièse majeur op. 40 qu’il achèvera en 1952.

En 1949, Korngold assiste à Vienne à la première de sa Sérénade Symphonique pour orchestre à cordes op. 39 dirigée par . Mais le succès de cette exécution ne se confirmant pas, il retourne en 1951 aux Etats-Unis, où sa comédie musicale Die stumme Serenade op. 36 (La Sérénade silencieuse) est créée à la radio avant d’être montée à la scène en 1954, en Europe cette fois. Il y supervisera l’enregistrement de sa dernière musique de film, Magic Fire de William Dieterle, biographie de Richard Wagner. Alors qu’il élabore une nouvelle symphonie et un opéra d’après Franz Grillparzer, Das Kloster bei Sendomir, la mort l’emporte le 29 novembre 1957.

Partition majeure de Korngold, créée simultanément à Cologne et à Hambourg le 4 décembre 1920, Die tote Stadt (La Ville morte) n’est pas seulement le chef-d’œuvre d’un jeune prodige de vingt-trois ans, mais vaut aussi parce qu’il se présente comme une synthèse entre la conception colossale de l’orchestre héritée du romantisme et des influences diverses d’où émerge un style profondément mélodique. Au point que l’on y relève l’empreinte de Mahler, Strauss ou Puccini – on songe parfois à Turandot de l’Italien, ma l’Autrichien a pour lui la préséance –, mais aussi et surtout une griffe personnelle, une verve mélodique foisonnante, une sensualité harmonique hors du commun. Die tote Stadt est de ces opéras injustement négligés qui ne demandent qu’à s’imposer, pour peu que les institutions daignent sortir des sentiers battus – l’ouvrage est surtout connu par le seul Mariettalied, sans doute le morceau le plus enregistré de l’opéra du XXe siècle. L’œuvre possède en effet tous les atouts pour séduire un large public, un livret fort bien ficelé, une intrigue dramatiquement efficace, des personnages d’une densité inouïe, une ligne de chant luxuriante, un orchestre kaléidoscopique. Tiré par le compositeur lui-même guidé par son père, du roman symboliste du Belge Georges Rodenbach, Bruges la Morte (1892), Die tote Stadt saisit par sa densité captivante, haletante, qui emporte l’auditeur sans jamais le lâcher, le maintenant dans une sorte de frénésie continue, bondissant sans discontinuer d’un paroxysme à l’autre. C’est assurément par cet opéra qu’il faut aborder l’œuvre de Korngold.

Discographie sélective

I – Les opéras

La Ville morte (Die tote Stadt) :
, Carol Neblett, Benjamin Luxon, , etc ; Chœur et , (2 CDRCA/BMG)
– Thomas Sunnegardh, Katarina Dalayman, Anders Bergström, Per-Arne Wahlgren, etc. ; Chœur et Orchestre de l’Opéra Royal Suédois, (2 CD Naxos-Naïve)

Violanta, , Siegfried Jerusalem, Walter Berry, Ruth Hesse, Horst R. Laubenthal, Chœur et Orchestre de la Radio Bavaroise, (1 CD Sony)

Das Wunder der Heliane, , Hartmut Welker, Reinhild Runkel, John David de Haan, René Pape, Nicolaï Gedda, Chœur et Orchestre Symphonique de la Radio de Berlin, John Mauceri (3 CD Decca « Entartete Musik »)

Die Kathrin, Malanie Diener, David Rendall, Lillian Watson, Della Jones, etc. ; , BBC Concert Orchestra, (3 CD CPO-Next Music)

II – Le lied

« Rendez-vous with Korngold » : Lieder des Abschied op. 14, Songs of the Clown, op. 29, Einfache Lieder op. 31, Drei Lieder op. 22, Mariettas Lied (extrait de La Ville morte). Pièces diverses de musique de chambre. (ms), (pn), Kjell Lysell et Ulf Forsberg (vl), Nils-Erik Sparf (alt), (vcl) (2 CD DG)

III – L’orchestre

Symphonie, Much Ado About Nothing, Orchestre Symphonique de Londres, (1 CD DG)

Concerto pour violon, Suite « Much Ado About Nothing », Gil Shaham (vl), , dir. (1 CD DG)

Anthologie de l’œuvre concertante et orchestrale, Steven de Groote (pn), Julius Berger (vcl), Nordwestdeutsche Philharmonie, dir. Werner Andreas Albert (4 CD vendus séparément CPO-Next Music)

IV – La musique de chambre

Quintette, Suite pour deux violons, violoncelle et piano pour la main gauche (2 CD DG, voir rubrique « Lied »)

Suite pour deux violons, violoncelle et piano pour la main gauche (+ F. Schmidt, Quintette). , Joseph Silverstein, Jaime Laredo, (1 CD Sony)

Quatuor n° 1, Quatuor Chilingrian (1 CD RCA-BMG)

Trio avec piano, Beaux Arts Trio (1 CD Philips)

V – La musique de scène et de film

Le Songe d’une nuit d’été Celina Lindsey, Michelle Breedt, Scot Weir, Michel Burt, Orchestre Symphonique allemand de Berlin, Gerd Albrecht (1 CD CPO-Next Music).

The Warner Bros Years. 

– Extraits des bandes originales de Captain Blood, The Green Pastures, Anthony Adverse, The Prince and the Pauper, The Adventures of Robin Hood, Juarez, The Private Life Of Elizabeth and Essex, The Sea Hawk, The Sea Wolf, Kings Row, The Constant Nymph, Devotion, Between two Worlds, Of Human Bondage, Escape me never, Deception. Orchestre, Erich Wolfgang Korngold (2 CD TCM-EMI)

– Extraits de The Sea Hawk, Of Human Bondage, Between two Worlds, The Sea Wolf, The Constant Nymph, Kings Row, Anthony Adverse, Deception, Devotion, Escape me never. Norma Procter, The Ambrosian Singers, Orchestre Philharmonique National, Charles Gerhardt (1 CD RCA-BMG)

Bibliographie

Brendan G. Carroll : The Last Prodigy, A Biography of Erich Wolfgang Korngold. Amadeus Press (Portland, Oregon), 1997 (464 pages) (Europe : Amadeus Press, 10 Market Street. Swavesey, Cambridge CB 5QG. U. K. Tel. : 01954-232959 ; Fax : 01954-206040)

Programme de salle de la création scénique française de La Ville morte publié en mars 2001 par l’Opéra de Strasbourg

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