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Le dernier Escaich et John le sentimental

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Thierry Escaich. Le Dernier Evangile (39 minutes), Trois Danses improvisées (19 minutes), Poème Symphonique improvisé (9 minutes). Ensemble Orchestral de Paris, Maîtrise Notre-Dame de Paris, Chœur Britten : Direction Nicole Corti. Olivier Latry : Orgue Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris. Direction : John Nelson. Hortus 024 (sortie courant septembre 2002). John Adams. Naive and Sentimental Music (48 minutes). Los Angeles Philharmonic, Esa-Pekka Salonen : direction. Nonesuch 7559-79636-2

 

Le dernier Escaich et John le sentimental.Septembre est le mois des rentrées : rentrée littéraire et rentrée musicale entre autres. Mais quand on voit la différence de traitement médiatique entre ces deux événements, on peut constater le retard en matière musicale dans la culture générale française.

Mais réjouissons-nous, ce mois de septembre est l’occasion de découvrir en première discographique deux œuvres contemporaines que j’attendais avec beaucoup d’impatience : la cantate Le Dernier Evangile de et la pseudo-symphonie Naive and sentimental music de .

La musique contemporaine peut être grossièrement divisée en plusieurs mouvements. Il y a les compositeurs qui ont suivi la « tradition » musicale, par exemple Dutilleux et Messiaen. Il y a ceux qui ont essayé de faire plus ou moins table rase du passé, ce qui nous donnera deux pôles antagonistes : l’agglomérat « Atonal-Sériel-Dodécaphonique » d’un côté, les « minimalistes-répétitifs » de l’autre. Il y a ceux enfin qui ont pris des chemins nouveaux avec la musique abstraite et spectrale par exemple. Sans oublier ceux qui ne sont rien de tout cela, ou ceux qui en sont un peu de tout…

(né en 1965) se place sans hésitation parmi la longue tradition d’organistes-compositeurs français. Et son retour vers une harmonie, une mélodie et un rythme plus simples ne m’apparaît nullement comme rétrograde et populiste mais avant tout comme expressif et sincère. C’est à mon avis l’un des compositeurs les plus doués, les plus personnels et les plus accessibles de sa génération.

Les premières œuvres des années 1970 de (né en 1947) appartiennent sans contexte au mouvement américain répétitif de Steve Reich. Mais depuis, son style a évolué vers un romantisme et un symphonisme qui le place aussi dans la « tradition » musicale américaine d’un Schuman, d’un Hovhaness et d’un Bernstein.

Le Dernier Evangile est une cantate pour double chœur, orchestre et orgue de Thierry Escaich commandée par la Cathédrale de Saint-Malo pour le jubilé de l’an 2000 et créée lors du Festival de musique sacrée de Saint-Malo le 30 juin 2002. La première parisienne eut lieu le 19 juin 2002 à Notre-Dame et fut l’occasion du présent enregistrement en public. J’eus la chance d’assister à ce concert et j’avais été assez séduit par cette dernière grande partition de Thierry Escaich. A la fin du concert, le public fut invité à rester dans Notre-Dame afin que la nef conserve la même acoustique lors de la séance d’enregistrement supplémentaire.

La cantate est divisée en cinq mouvements, ou hymnes, assez variés d’atmosphère, le tout précédé d’un bref prélude orchestral : Hymne à la Genèse, Hymne à la Lumière, Hymne d’Imploration, Hymne Baptismale, Hymne de Gloire. Le texte s’inspire du Prologue de l’Evangile de Saint-Jean : « Au commencement était le verbe et le verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu ».

La musique d’Escaich est essentiellement tonale, dramatique et pleine de tension, quasi « néo-romantique » si l’on ose l’adjectif. Dans le « Dernier Evangile », on notera en particulier le prenant solo de contralto dans l’Hymne d’Imploration, centre émotionnel de l’œuvre, qui amène à un point culminant typique de la musique Escaich : mélopées lyriques intenses des cordes ponctuées par des accords terrifiants de l’orgue et des cuivres. L’Hymne Baptismale qui suit apporte un calme salvateur par sa piété toute archaïque. Le livret, ou « récitatif », écrit par Nathalie Nabert est de bonne qualité poétique et se prête idéalement une version musicale riche en expression.

Pour ceux qui connaissent déjà les œuvres d’Escaich, l’écriture orchestrale du Dernier Evangile (orgue et orchestre) se rapproche de celle du Concerto pour orgue, tandis que l’écriture pour chœur est similaire à celle des Motets. Escaich est un compositeur dont le style, s’il mûrit au cours des années, ne change pas radicalement d’une œuvre à l’autre. On pourra critiquer ce manque de renouvellement, j’y vois pour ma part une sincérité et une authenticité dans son langage.

Le mariage de l’orgue et de l’orchestre est tout à fait remarquable. L’organiste Escaich sait admirablement tirer parti des sonorités de son instrument, que ce soit les jeux de mutations aigus tissant des guirlandes au-dessus de l’orchestre, les accords de tutti soutenant ou ponctuant les moments forts, les jeux de fond apportant leur profondeur de son et les jeux de détail se glissant en tant que solistes. L’écriture vocale suit de très près le texte et est en conséquence très expressive. Les paroles se chevauchent facilement les unes aux autres sur différentes strates, il n’est donc pas toujours facile de suivre le texte, mais le résultat musical est toujours des plus intelligibles.

L’écriture d’Escaich est polymodale et polyrythmique. En fait, elle est constituée de plusieurs plans verticaux et horizontaux qui se superposent, un peu comme un jeu de calques, chaque calque ayant son propre rythme et sa propre couleur et dont la superposition donne une musique flamboyante et multicolore. Les organistes, familiers des cathédrales, sont souvent inspirés par les rosaces et l’impression de diffraction de la lumière qu’elles engendrent, au point qu’ils reproduisent à l’orgue cette diffraction dans leurs combinaisons sonores en mélangeant astucieusement les différentes harmoniques d’une même note comme s’ils voulaient ainsi diffracter le son. Le résultat nous donne une musique très dense, colorée et vivante, riche en contrastes et en progressions dramatiques.

La première fois que j’ai entendu le Dernier Evangile, en concert, je suis resté un peu sur ma faim. J’avais été frappé par la puissance de l’œuvre mais j’avais eu du mal à en digérer toutes les beautés et surtout la structure globale originale. La séance d’enregistrement qui suivit le concert me permit de mieux cerner certains passages répétés autant de fois que nécessaire pour sa bonne captation. Depuis, après plusieurs écoutes au disque, la cohérence et la maîtrise de l’écriture tout comme la profondeur et la sincérité de la musique me sont apparu comme une évidence et l’écoute s’effectue maintenant sans le moindre effort d’attention : que du plaisir !

En complément du Dernier Evangile, le disque présente des improvisations de Thierry Escaich : Trois Danses, inspirées par un choral de Bach et le thème de Stabat Mater déjà cités dans le Dernier Evangile, ainsi qu’un poème symphonique sur l’ouverture du Septième sceau de l’Apocalypse de Saint-Jean (une réminiscence du film éponyme de Bergman ?). Improvisations sans surprise de la part d’Escaich, on retrouve ici à la fois cette poésie, cette liberté et cette démonstration technique où les effets pyrotechniques propres à étourdir l’auditeur cohabitent de manière naturelle avec un réel sens de l’expression.

Escaich est l’un des meilleurs improvisateurs du moment. Il parle souvent dans ses interviews des relations qui existent entre son œuvre écrite et son œuvre improvisée. La liberté et la spontanéité de ses improvisations influencent de plus en plus ses œuvres écrites, alors que la rigueur de l’architecture et la maîtrise de l’écriture de sa musique écrite se retrouvent de plus en plus dans ses improvisations.

Le Dernier Evangile est produit par les éditions Hortus, modeste label français dirigé par le jeune organiste et qui a pour but de faire découvrir les œuvres religieuses pour chœur et orgue des XIXème et XXème siècles. Ainsi sont déjà sortis quelques très beaux disques intelligemment construits, comme le Requiem de Desenclos, la Via Crucis de Liszt et l’intégrale en quatre volumes de l’œuvre pour orgue et des motets de Saint-Saëns par lui-même. Un label modeste ne veut pas dire de piètre qualité ! En voici un exemple réjouissant.

Naive and sentimental music de John Adams est une commande du Los Angeles Philharmonic écrite en 1998-1999 et donnée par ce même orchestre en création en 1999 sous la direction de son chef, . Il s’agit de l’une des œuvres orchestrales les plus importantes d’Adams à côté de ses concertos pour violon et pour piano, d’El Dorado, de Harmonielehre et d’Harmonium.

« Naive » et « sentimental », ces deux adjectifs sont plutôt négatifs et dévalorisants pour une musique dans la bouche d’un critique actuel. Mais il faut prendre ces deux mots dans leur sens ancien, tels qu’ils avaient été définis par Schiller en 1795 dans son essai « Sur la poésie sentimentale et naïve ». « Naïf » correspond à la part naturelle et spontanée de la création et qui ne se soucie pas d’une quelconque critique ou place dans l’histoire de l’art. « Sentimental » correspond plutôt à l’artiste qui essaye par ses recherches à se positionner dans l’histoire tout en essayant de retrouver sa naïveté originelle. Ainsi, avec un raccourci rapide, on pourrait dire que les minimalistes sont plutôt des « naïfs » alors que certains sériels seraient plutôt des « sentimentaux » !

John Adams, habitué à alterner les œuvres graves et intimes et les œuvres légères et extérieures, a essayé, dans Naive and sentimental music, de regrouper ces deux notions. Le résultat en est une sorte de symphonie en trois mouvements de plus de trois-quarts d’heure : un paysage américain vaste et somptueux comme celui représenté sur la pochette du disque.

Le premier mouvement, un « essai sur la mélodie » selon les mots d’Adams, peut dérouter au premier abord par sa simplicité et sa longueur. Il s’agit d’une mélodie continue, passant des bois aux violons, et accompagnée par des simples accords de guitare, piano et harpe, que viennent à peine effleurer quelques fanfares et une conclusion énergique. Une seule critique : suivre ce fil d’Ariane mélodique peut paraître d’abord séduisant, mais ensuite un peu ennuyeux et répétitif la première fois. Cependant, après quelques écoutes, ce premier mouvement apparaît plus dense et original.

Le deuxième mouvement, intitulé « Mother of the Man » et inspiré selon l’aveu d’Adams de la Berceuse élégiaque de Busoni, est le cœur émotionnel de l’œuvre. Cette page de quinze minutes vaut à elle seule l’écoute de ce disque. Cette musique n’est pas sans rappeler par sa gravité et son expression la chaconne du Concerto pour violon. Il s’agit vraiment ici d’une musique de rêve, avec son solo nostalgique de guitare et ses volutes mystérieuses des cordes. Adams revient ici à la grande tradition de l’adagio symphonique mahlerien en nous donnant une musique d’une simple mais sincère émotion.

On retrouve avec le troisième mouvement, « Chain to the rhythm », la débauche de rythmes entraînants et l’orchestration spectaculaire et fournie d’Adams. Rien de neuf sous le soleil californien d’Adams, c’est toujours aussi efficace et exaltant.

Ingram Marshall, compositeur, ami d’Adams et auteur du livret du disque, décrit le premier mouvement comme un voyage vers une destination inconnue, le deuxième comme l’endroit d’arrivée, une sorte de rêve intemporel et immatériel, et le dernier comme le voyage de retour.

Ces deux disques font l’objet d’une gravure exemplaire. Le Los Angeles Philharmonic, sous la baguette de son chef finlandais , a vraiment atteint une dimension supérieure qui lui permet de mettre magnifiquement en valeur la richesse orchestrale de la musique de John Adams. Quant au Dernier Evangile, enregistré sous la direction du compositeur et de son collègue Jean-François Zygel, il fait l’objet d’une interprétation et d’une prise de son de premier plan ne souffrant d’aucun défaut. Et l’on notera qu’on retrouve à l’orgue de Notre-Dame son titulaire, , qui avait déjà enregistré récemment le Concerto pour orgue d’Escaich.

Deux disques recommandables sans hésitation. Le Dernier Evangile est l’une des toutes meilleures œuvres d’Escaich que je connaisse à ce jour. Après des débuts prometteurs, Escaich a vraiment atteint la maturité et la plénitude de son art. Avec ce dernier disque, il sera de plus en plus difficile aux mélomanes d’ignorer sa musique. En revanche, Naive and sentimental music n’est peut-être pas la meilleure œuvre de son auteur, mais reste de très bon niveau, finement écrite, et ravira tous les amateurs de John Adams. Pour les non-initiés à la musique symphonique d’Adams, on pourra préférer Harmonielehre, d’un abord plus direct et spectaculaire.

Face au couplage intelligent et copieux (68 minutes) du Dernier Evangile et des improvisations d’Escaich, on pourra regretter l’absence de couplage pour Naive and sentimental music. 48 minutes pour un disque, c’est un peu court. A Guide to strange places, créé au début de cette année 2002 à Londres et à Paris, aurait constitué un excellent complément. De plus, on peut s’étonner que là où une « petite » maison comme Hortus arrive à éditer un disque deux mois après son enregistrement, il a fallu trois ans à Nonesuch pour sortir ce disque, enregistré dès 1999, de ses tiroirs. Enfin, si les livrets des deux disques sont bien fournis (textes du Dernier Evangile et du Septième sceau pour Escaich), instructifs et joliment présentés (belles photos de paysages chez John Adams), on pourra regretter l’absence de traduction en français de la part de Nonesuch chez John Adams.

Disques

Thierry Escaich
Le Dernier Evangile (39 minutes)
Trois Danses improvisées (19 minutes)
Poème Symphonique improvisé (9 minutes)


Chœur Britten : Direction
 : Orgue Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris
Direction :
Hortus 024 (sortie courant septembre 2002)

John Adams

Naive and Sentimental Music (48 minutes)

Esa-Pekka Salonen : direction
Nonesuch 7559-79636-2

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Thierry Escaich. Le Dernier Evangile (39 minutes), Trois Danses improvisées (19 minutes), Poème Symphonique improvisé (9 minutes). Ensemble Orchestral de Paris, Maîtrise Notre-Dame de Paris, Chœur Britten : Direction Nicole Corti. Olivier Latry : Orgue Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris. Direction : John Nelson. Hortus 024 (sortie courant septembre 2002). John Adams. Naive and Sentimental Music (48 minutes). Los Angeles Philharmonic, Esa-Pekka Salonen : direction. Nonesuch 7559-79636-2

 
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