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Un vaudeville alla Rossini …

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Comique – Salle Favart le Dimanche 23 Février 2003. Le Comte Ory : Opéra en deux actes de Gioachino Rossini. Livret d’Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre Poirson. Créé à l’Académie Royale de Musique le 20 août 1828. Le Comte Ory, Marc Laho . La Comtesse Adèle, Annick Massis. Isolier, Isabelle Cals. Anna Steiger, Dame Ragonde. Le Gouverneur, Nicolas Cavallier. Raimbaud, Marc Barrard. Alice, Lys Nordet. Premier coryphée, Rodolfo Cavero. Deuxième coryphée, Guy Vives. Direction musicale : Antonino Fogliani. Mise en scène : Jérôme Savary. Décors et Costumes : Ezio Toffolutti. Lumière : Alain Poisson. Etudes musicales : Eliane Manchet. Chef de Chœur : Yves Parmentier. Assistante à la mise en scène : Frédérique Lombart. Ensemble orchestral de Paris.

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C’est toujours un plaisir sans mélange que de retrouver l’écrin de la Salle Favart, de plus pour un petit bijou comme Le Comte Ory, du grand Rossini, si rarement donné, alors que la scène parisienne n’est pas avare d’œuvres plus connues du maître de Pesaro comme Le Barbier de Séville, L’Italienne à Alger et Cenerentola – cette dernière n’est-elle pas programmée deux fois cette année ?

Depuis 1828, l’œuvre figurait déja au répertoire de l’Opéra Comique et avait connu plusieurs reprises, la dernière ayant eu lieu en 1997, dans une mise en scène d’Eric Vigné, d’après John Cox.

Cette représentation du 23 février était à l’origine une Générale « reconvertie » en Première en raison de la grève des intermittents du spectacle annoncée pour le 25 février, précisément le jour de la première officielle. Un cas similaire s’était produit au Palais Garnier, il y a quelques années, pour La Flûte Enchantée.

Après les éloges qui saluèrent les représentations de son Moïse à Paris, Rossini eut l’idée d’une comédie légère dans le style français. Scribe et Delestre-Poirson remanièrent un vaudeville écrit douze ans plus tôt, en doublèrent la durée en ajoutant un acte, le premier, et Rossini le mit en musique en puisant allègrement dans son Viaggio a Reims dont il utilisa quatre morceaux, dont entre autres, rien moins que le final du premier acte. Le résultat obtint un grand succès et fut fort admiré par des compositeurs aussi différents qu’Hector Berlioz et Darius Milhaud.

L’intrigue traite de manière à la fois leste et burlesque des nombreuses tentatives d’un jeune libertin, le Comte Ory, pour conquérir, avec l’aide de son ami Raimbaud, une jeune Comtesse, Adèle, laissée seule en son château avec toute sa suite, bien entendu féminine, après le départ pour les croisades de son frère, le Comte de Formoutiers. Malgré ses efforts et ses subterfuges (il va même jusqu’à se déguiser en ermite et en religieuse) le jeune impudent ne parviendra pas à ses fins, et le retour des croisés sonnera l’accomplissement de sa déconfiture.

Il faut dire que, pour contrecarrer ses noirs desseins, Rossini a eu l’idée d’utiliser un personnage qui, décidément, aura eu la vie dure dans toute l’histoire de l’Opéra, à savoir celui du jeune page. Ici, il s’agit d’ Isolier, écrit pour un mezzo-soprano. Nous avions vu avec le rôle de Dogan ce qu’en fit Offenbach dans Genevieve de Brabant. Là encore, Rossini fait d’Isolier un autre Cherubino, en plus hardi, peut-être, et mâtiné, avant la lettre, bien sûr, un peu de l’Octavian du Chevalier à la Rose : ne sera-t-il pas lutiné par le Comte Ory, persuadé de caresser la Comtesse, dans la fameuse « scène du lit » ? En inventant pour la postérité ce Chérubin amoureux de la Comtesse Almaviva, Mozart avait créé un véritable mythe, auxquels auront recours bien des compositeurs après lui. D’autant plus que, pour la morale de l’histoire, la dernière scène du Comte Ory laisse entendre que le Page risque de réussir là où le Comte a échoué…La fin ne le dit pas vraiment, mais l’imagination du spectateur peut le supposer…

La mise en scène de est une fort heureuse surprise, et évite habilement les pièges dans lesquels elle aurait pu sombrer, en particulier encore lors de cette scabreuse « scène du lit », qui se contente d’être libertine et drôle, alors qu’elle aurait pu être vulgaire.

Si Savary ne peut résister à l’envie de montrer quatre très jolies jeunes femmes plus ou moins dénudées lors de la scène du bain, – mais après tout la nudité lors d’un bain peut se comprendre, si l’on peut dire – le reste de son travail est plutôt de bonne tenue. Il faut préciser qu’il est aidé en cela par les décors et les costumes fort réussis et de très bon goût d’, qui sont une sorte de clin d’œil permanent à la peinture du Moyen-Age avec parfois leur absence de perspective et des couleurs vives rappelant celles des enluminures. Rappelons que Toffolutti avait également signé ceux de la ravissante production du Cosi de Garnier, repris encore en juin prochain.

Nous avons gardé pour la bonne bouche la distribution, qui est de haute volée et d’une grande homogénéité. se tire avec panache d’un rôle fort difficile et a d’ailleurs le bon goût de donner les aigus en voix de tête, très « alla Rubini ». Son « compagnon de folies » Raimbaud, le baryton , chante de manière inénarrable, lors du « banquet des nonnes » un air qui n’est autre que celui de « Don Profondo » dans le Viaggio a Reims. Nicolas Cavalier, qu’on avait déja remarqué dans Les Sept Péchés Capitaux à Garnier (il tenait le rôle de « La Mère ») remplace initialement prévu. On ne peut pas dire qu’on perde au change : la présence est noble, le geste et le timbre sont souverains, l’abattage irrésistible. Anna Steiger, qui était il y a peu, également à Garnier, une des méchantes sœurs de Cenerentola, campe une Dame Ragonde fort réjouissante et bien chantante. Quant au « satané page », il est incarné très joliment et avec beaucoup de grâce par . Un petit reproche cependant : contrairement aux autres chanteurs, qu’on comprend fort bien, elle est souvent fâchée avec la diction, et c’est dommage, car le timbre est plutôt séduisant.

Mais la palme revient incontestablement à la magnifique à laquelle le public fit un triomphe bien mérité. Cette artiste trop rare sur nos scènes – qui vient cependant de chanter Lucia de Lamermoor au Met – retrouve avec bonheur ce rôle qu’elle avait déja tenu en 1997 en alternance avec .

Le timbre est fruité et rond, la voix fort bien projetée et agile, la ligne de chant élégante, raffinée, et la femme a beaucoup d’allure, de noblesse et de sensibilité.

A la tête de l’excellent , le maestro fut un des autres triomphateurs de la soirée grâce à sa direction enlevée, précise et chatoyante, digne du meilleur Rossini.

Il faut donc courir à Favart pour prendre d’urgence cette potion magique, qu’il est recommandé de consommer sans modération, comme remède absolu à la morosité ambiante…

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