Haendel à l’heure du thé…

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Salle Gaveau. 14-I-2004. Georg Friedrich Haendel ; L’Allegro, Il Penseroso ed il Moderato HWV 55 (1741) Oratorio pour solistes, chœurs et orchestre en trois parties sur un texte de Charles Jennens d’après les poèmes de John Milton. Olga Pasichnyk et Katharine Fuge, sopranos, Mark Padmore, ténor, Peter Harvey, basse ; Collegium Vocale Gent, Freiburger Barokorchester. Direction musicale, Marcus Creed.

peter_harvey-191x235 ; L’Allegro

Parfois, on peut se demander si la musique n’est pas sans avoir quelque affinité avec l’art culinaire : autant des ingrédients très simples, mais bien accommodés, peuvent aboutir à un résultat fort savoureux, autant des mets très raffinés et recherchés se révéler parfois insuffisants pour réussir un plat, surtout s’il manque un chef sachant y apporter la petite touche finale qui donne le chic, et/ou la saveur… De la même façon, pour réussir un concert, il ne suffit pas de réunir de bons éléments qui, pris séparément sont tout à fait honorables, voire excellents, mais encore faut-il faire en sorte que la sauce prenne. C’est ce liant de la sauce qui semble cruellement avoir fait défaut à Gaveau ce soir-là.

Pourtant L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato est une œuvre séduisante et assez surprenante, chantée en anglais, malgré son titre, une sorte « d’oratorio profane » ou « d’ode pastorale » où il est beaucoup question de déesses, de nymphes, de bergers et de campagne verdoyante. L’on y débat de philosophie et de poésie sous les ombrages, à l’abri du soleil ardent, en écoutant le doux murmure des frais ruisseaux, et les références à l’Antiquité y sont constantes. Sa matière musicale est moins virtuose que celle de l’opera seria et la tonalité générale est d’un lyrisme délicat, alternant passion ardente et joie débridée, surtout dans les parties chantées par les solistes. Certains airs sont parfois d’une redoutable difficulté, comme les célèbres « Sweet bird » et « O let the merry bells ring round », tous deux dévolus au soprano. On peut noter également que ces trois personnages ou plutôt « caractères » peuvent être chantés successivement par des voix différentes, comme l’Allegro interprété tout à tour par le soprano, le ténor ou la basse.

La distribution réunie à Gaveau, à priori très prometteuse, et, à l’exception de la soprano polonaise , majoritairement anglaise, se révéla pourtant inégale, à commencer par le ténor , Hylas très remarqué dans Les Troyens du Châtelet, et qui parut, malgré la qualité de son style, un peu fatigué, comme absent. , qui se distingue par la beauté de son timbre et la plénitude de sa voix, a cependant une prononciation anglaise pâteuse et une ligne de chant très monolithique, sans grande variation de couleur et d’expression. Cette artiste, qui chante par ailleurs Elvire dans Don Giovanni, a de surcroît tendance à alourdir son phrasé, à le rendre trop emphatique, presque sans grâce, parfois. L’autre soprano, Katharine Fuge, qui a participé, sous la direction de John Eliott Gardiner à plusieurs enregistrements, dont trois des douze disques composant le « Bach Cantata Pilgrimage » possède, elle, de la grâce à revendre, quitte à frôler parfois la sophistication, voire l’afféterie. La voix, plus claire et moins ample que celle de sa consœur, est cependant plus souple. utilisée avec style et raffinement, même si parfois la prononciation impeccable, très « british », manque de naturel et de spontanéité et donne l’impression d’être un peu corsetée… Ce corset, c’est le chef britannique qui, il faut bien le dire, l’imprime à tous les éléments en présence, aussi bien les chanteurs, le chœur, que l’orchestre.

Pourtant tous sont excellents, aussi bien le formidable Collegium Vocale de Gent, que le célèbre . A tel point qu’on se demande si tout ce beau monde ne s’est point trompé d’œuvre, le texte et sa signification passant à la trappe. Les nymphes, les bergers et la poésie hédoniste et bucolique de cette riante campagne semblent avoir disparu, comme laminés par la vertueuse et prude Albion… On a l’impression que tous ces gens se sont conviés à l’heure du thé, pour se faire la conversation. Cette dernière est certes agréable, stylée et de bon ton, mais manque diablement de piquant et de saveur… Seul , doté d’une voix de basse magnifique, d’une grande musicalité et d’une présence scénique remplie d’autorité, réussit à faire passer le message, à « dire »le texte comme il convient, (le poème original est quand même de Milton) à le mettre en valeur. Le fait qu’il a remporté le « Schubert Lieder Prize » à Londres y est sans doute pour quelque chose…Hélas, ses interventions sont trop rares pour parvenir à infléchir le ton général de la soirée et empêcher un certain ennui de s’installer.

Décidément, entre la fougue brouillonne à l’italienne ( dans Sirœ, la semaine dernière au TCE) et la rigidité saxonne, on peut avoir envie de conclure que le juste ton pour Haendel est désormais devenu l’apanage des ensembles français. Les succès remportés dans ce répertoire par les Arts Florissants, les Musiciens du Louvre et les Talens Lyriques et leurs chefs respectifs William Christie, et Christophe Rousset semblent le prouver, comme s’ils avaient enfin su trouver le secret du parfait équilibre entre la passion et la rigueur et de ce souci constant d’expression et de signification des œuvres que , tout particulièrement, a su porter à son apogée. Sans cette préoccupation vitale du sens, ce désir profond de captiver l’auditoire, de l’intéresser à ce qui se passe, fût-ce une histoire de nymphes et de bergers, on aboutit à ce qui a été entendu à Gaveau : de la jolie musique, chantée joliment, accompagnée par un orchestre qui a de jolies sonorités, mais où manquent les qualités essentielles que sont l’émotion, la chaleur et aussi la sensualité dont toute l’œuvre de Haendel est pourtant, à des degrés certes divers, fortement imprégnée. Et là où Minkowski nous aurait sans doute permis de soulever délicatement le voile de la nymphe, et d’entrevoir ce qu’il cache, on se retrouve face à une vertueuse gouvernante, irréprochable et inapprochable, stylée, mais réfrigérante… Envolée, la nymphe !

Crédit photographique : (c) DR

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