Des espèces en voie de réapparition !

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre, le 30.I.04. Fantaisie lyrique en deux actes de Walter Braunfels: Les Oiseaux (Nouvelle production, création suisse). Mise en scène, décors et costumes Yannis Kokkos. Dramaturgie Anne Blancard. Lumières : Patrice Trottier. Mouvements chorégraphiques : Richild Springer. Roman Trekel, Brett Polegato, Marlis Petersen, Regina Klepper, Pär Lindskog, Duccio Dalmonte. Orchestre de la Suisse Romande, Chœurs du Grand Théâtre. Direction musicale : Ulf Schirmer

oiseaux_1-300x473« Les Oiseaux » au Grand Théâtre de Genève

La cage de l’oubli a été rouverte ! Les volatiles qui y étaient maintenus prisonniers retrouvent enfin la liberté ! Hourra ! Mais qu’est-il donc arrivé à ce bestiaire de volatiles rassemblés pour le Singspiel de créé à Munich en 1920 par Bruno Walter ? La réponse se pressent. Si un chef d’œuvre qui a vu le jour en Allemagne disparaît dès 1933 de l’histoire de la musique — ou peu s’en faut —, c’est que le régime nazi a cherché à le recouvrir de sa boue pestilentielle et brunâtre. Entartré par les tristement célèbres mesures qui en ont fait un compositeur « dégénéré », Braunfels a été mis à l’index par les sbires de Hitler. Pourtant, cet allemand natif de Frankfort sur le Main, converti au catholicisme au sortir de la Première Guerre mondiale, ne présente ni les caractéristiques avant-gardistes, ni la judaïcité de ces pairs dont la production a été broyée par la déferlante idéologique nazie. Pendant la décade qui suit 14-18, Braunfels est même l’un des compositeurs les plus en vogue. Il coule des jours heureux à Cologne où il occupe un poste à l’Université. Son art, plus ostensiblement tourné vers le dix-neuvième siècle finissant que celui des Berg et autres Toch et Schreker, exerce une séduction immédiate sur le public et fait de sa musique l’une des plus fréquemment jouées. Cultiver le succès ne signifie pas pour autant ronronner dans l’insouciance. Très vite, Braunfels se montre sceptique à l’égard du Troisième Reich ; il refuse d’écrire l’hymne que les nazis désiraient de lui dans les années vingt, bien avant leur main basse sur le pouvoir. Lorsque ce dernier est raflé et que la violence en latence se met à opérer, Braunfels est immédiatement démis de ses fonctions et son œuvre estampillée « Entartete Musik ». Courageux, l’artiste optera pour un demi-exil. Il passera les années de guerre au bord du Lac de Constance, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la très neutre Helvétie.

Au sortir de 39-45, les consciences ont été irrévocablement transformées par la découverte de l’existence des camps de concentration. L’art rompt radicalement avec le passé. Un deuxième ostracisme, lié cette fois-ci à des enjeux esthétiques, va avoir raison de l’essor de la carrière de Braunfels considéré désormais comme irrémédiablement daté et d’une insoutenable légèreté. Il fallut attendre 1971 pour voir réapparaître les Oiseaux sur scène, à Karlsruhe plus précisément. Puis le formidable champ d’investigations qu’offre cette partition a de nouveau connu une période de jachère qui a duré jusqu’à la production de l’Opéra de Brême en 1991. Vienne, par la suite, a accueilli l’ouvrage qui est resté plusieurs saisons à l’affiche. Les Oiseaux, peu migrateurs au demeurant, ont été tellement discrets jusqu’à ce jour que la production genevoise est la création suisse ! Précisons encore que les intéressés qui n’ont pas eu l’occasion de découvrir cette pièce peuvent se rabattre sur l’enregistrement paru chez DECCA dans la série consacrée, il y a quelques années, à l’Entartete Musik. Une collection qui offre un large panel d’œuvres incontournables pour qui veut embrasser plus largement encore la compréhension de ce siècle si pluriel que fut le dernier écoulé.

Les Oiseaux semblent contenir prioritairement tous les ingrédients de la farce caustique et critique. S’il n’est pas possible d’escamoter complètement cette dimension, force est de constater, peut-être à regret, que ce n’est pas là la composante prédominante du livret. Cette fantaisie lyrique en deux actes puise certes son inspiration chez Aristophane (Ve siècle avant J.-C.) qui dans la pièce éponyme brocarde l’Athènes antique et se gausse avec virulence de ses travers. Le livret, qui émane de la plume du compositeur, met pour sa part en scène deux hommes fatigués par la vie terrestre qui recherchent le bonheur paradisiaque du monde des oiseaux, sorte d’univers éthéré et idéal suspendu entre ciel et terre. L’idée romantique de l’exil prend chez Braunfels clairement le pas sur la dimension plus exclusivement politique de l’auteur grec. Le départ des deux hommes n’est toutefois pas une ultime errance assortie du Grand Saut dans l’au-delà à la façon de l’Abschied de Mahler. Leur voyage, qui contrairement à celui de Schubert n’a pas de saison, ne se ponctue pas avec la rencontre du joueur de vielle. Leur envol, s’il répond plus à un espoir qu’il n’est l’écho d’un désarroi mortifère, demeure motivé par une sensation de mal-être pleinement romantique. Fidèlami désire échapper à la déchéance d’un monde terrestre et prosaïque dont il ne peut s’accommoder alors que Bon Espoir cherche à oublier les tourments de l’amoureux éconduit. En chemin, il rencontre le Roitelet, serviteur du Roi Huppe. Porté par son statut de dissident, Fidèlami, l’archétype de l’idéologue mégalomane, convainc les oiseaux de bâtir une cité et d’extorquer aux dieux du Royaume de Zeus les fumées émanant des sacrifices faits par les hommes en guise d’offrandes. Le Rossignol convoque alors ses semblables pour que toutes et tous s’affairent en vue de la réalisation de ce projet. Fidèlami rêve d’hégémonie et se mue en un véritable meneur alors que Bonespoir tombe sous le charme du Rossignol et se prélasse dans la féerie qui s’offre soudainement à lui. La relation que ce dernier va établir avec celui-ci, bien que de nature amoureuse, lui amènera surtout la découverte des sensations de bonheur dont le leste oiseau nourrit son âme et son cœur. Pendant ce temps-là, la ville fortifiée prend forme. Prométhée, qui jadis brava les divinités, vient mettre en garde les oiseaux contre le courroux de Zeus. Fanatique et résolu, Fidèlami veut à son tour tenir tête aux dieux. Zeus détruit d’un seul souffle la cité saugrenue qui le nargue si bien que les deux hommes sont forcés de renouer avec leur condition terrestre. Fidèlami rentre amer, avec sa fibre de tribun chevillée au corps. Bonespoir s’en retourne nostalgique mais avec la certitude d’avoir trouvé un sens à sa vie puisque cette aventure céleste, pour onirique qu’elle fut, n’en demeura pas moins vécue intérieurement. Jusqu’au dernier moment, chant caressant de l’oiseau enjôleur l’accompagne.

Le livret oscille donc entre un pôle politique, voire religieux, et un conte exaltant le merveilleux et cultivant l’art du Beau. Aux entournures, le domaine des Oiseaux et l’aventure initiatique de Bonespoir rappelle les personnages peuplant l’Atlantide du Vase d’Or d’E. T. A. Hoffmann. Comme chez l’auteur allemand, le romantisme et le merveilleux se mêlent dans une alchimie particulière. D’un autre point de vue, le texte de Braunfels épingle la soif de pouvoir, réaffirme sous le déguisement de la mythologie grecque l’attachement du compositeur au monothéisme chrétien et l’idée d’omnipotence de Dieu, tout en déployant une myriade d’éléments de la plus pure féerie.

C’est à cette dernière composante que le metteur en scène a voué l’essentiel de son travail. Auteur des décors et des costumes, il a créé un univers atemporel baignant dans des éclairages explicites et merveilleusement conçus. Tout invite à l’ascension, à commencer par les arbres stylisés disposés comme des vecteurs orientés vers les domaines célestes. L’espace scénique sur lequel évoluent les acteurs est plutôt dépouillé, comme exempt de repères permettant de le situer à l’aune de références terrestres. Le rêve y est pleinement possible, sans limites. Les chorégraphies ornithologiques, pittoresques et stéréotypées à la fois, viennent prolonger une direction d’acteurs qui joue avantageusement avec le mouvement. Plus encore que la richesse des éclairages, les costumes bigarrés, tous différents sont d’un luxe inouï et ne sont pas sans rappeler le carnaval de Venise dans ce qu’il a de plus fastueux. Le travail titanesque de l’homme de théâtre a quelque chose de baroque par son ampleur. Ses tableaux sont très personnels et magnifient un ouvrage qui en devient inclassable, sans jamais confiner au kitsch. De ce point de vue esthétique, la scène se révèle le parfait miroir de la fosse. Une conjonction rare, parce que difficile, qu’ placé à la tête d’un extraordinairement fantasque est pleinement parvenu à réaliser ! La partition des Oiseaux est touffue, ample. Elle présente parfois des couleurs extrêmes tout en demeurant de façon générale d’une grande limpidité. Ses lignes se déploient par le truchement de ces longs développements ininterrompus caractéristiques du genre postromantique. Le recours au procédé du leitmotiv permet de ponctuer le discours musical, agrémenté au surplus de la féerie foncièrement pittoresque et pastorale d’une écriture qui ne craint pas, en 1920, de renouer avec les charmes de la musique imitative. Mais la principale fascination qu’exerce l’œuvre de Braunfels demeure le rapport qu’elle entretient avec le chant. Le compositeur confie au Rossignol des airs et des vocalises ahurissantes susceptibles de supplanter en virtuosité Lakmé, Zerbinetta ou la Reine de la Nuit. Et quel bonheur de découvrir cette grâce musicale et virtuose par l’intermédiaire de la soprano  ! Merveilleusement juchée dans les airs sur un son cerceau, l’Allemande a le charme et le talent pour le rôle. Le ténor Pär Lindskog (Bonespoir) donne admirablement la réplique. Sans vibrato malvenu, il émet avec puissance un chant radieux parfait pour l’opéra allemand. Son timbre est naturel et ne présente pas les artifices formatés de certains de ses homologues de tessiture. L’autre élément du tandem constitué par les deux terriens en exil, Fidèlami, alias Ducci Dalmonte, basse, livre son chant à gros traits, dans un allemand qui reste impeccable. Son style est parfois comique (?), un peu balourd au niveau du jeu si bien qu’en certaines occasions, il semble que le soupçon de hargne conquérante que son personnage appelle pourtant lui fait défaut. Le Prométhée campé par le baryton est violent, autoritaire, inflexible. Parmi les rôles secondaires, citons encore l’excellente Regina Klepper (Le Roitelet) ou l’élégant (La Huppe) ainsi que le vaillant Kenneth Cox (L’Aigle, Zeus). Le chœur, toujours placé sous la responsabilité de , ne dépareille pas avec la très bonne tenue de l’entier de la distribution.

Les Oiseaux de Braunfels ont piqué du nez à deux reprises : Ils ont pris du plomb dans l’aile du temps des nazis, et se sont retrouvés le bec dans l’eau au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, faute de se trouver en adéquation avec les nouveaux dogmes esthétiques. Plusieurs décennies après, leur boîte noire est enfin retrouvée. Elle réhabilite désormais pleinement un compositeur que l’on espère voir décliné dans toutes ses tonalités, que ce soit sur scène ou en concert, avec des serviteurs aussi inspirés que ceux qui signent cette admirable création suisse.

Crédit photographique : (c) GTG/Nicolas Lieber

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