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Vents, debout ! Vents, arrière !

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Lyon. Opéra. Le 15.V.2004. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyrique posthume en cinq actes, sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly, assisté d’Agathe Mélinand. Décors : Chantal Thomas. Eclairages : Joël Adam. Chorégraphie : Lionel Hoche. Video : Charles Carcopino. Chef des chœurs : Alan Woodbridge. Distribution : Alphise : Mireille Delunsch ; Abaris : Paul Agnew ; Calisis : Tom Allen ; Borilée : Marcel Boone ; Adamas : Stéphane Degout ; Sémire/Nymphe : Magali Léger ; Borée : François Lis ; Apollon : Thomas Dolié ; Polymnie/l’Amour : Malia Bendi Merad. Danseurs du Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon. Les Musiciens du Louvre-Grenoble / Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon ; Direction musicale : Marc Minkowski.

Les Boréades

Photo (c) Gérard Amsellem

Lorsqu’en 1982, — loué soit-il — exhume la partition des Boréades (mémorable création au festival d’Aix), le public, stupéfait et ravi, découvre enfin à la scène l’un des chefs-d’œuvre (le dernier) de . Et rappelons, pour mémoire, que c’est l’Opéra de Lyon, déjà, en coproduction, qui présentait à son tour la pièce, l’année suivante, avec la même distribution qu’à Aix et les mêmes artisans-directeurs : Gardiner et J.L. Martinoty. Depuis, Les Boréades ont gagné, entre autres, Salzbourg (en 1999), avec Rattle et l’orchestre of the Age of Enligthtenment et — enfin — Paris-Garnier, l’an dernier (William Christie / ). Après les retentissants succès de Platée et de Dardanus, en particulier, on pensait bien que et ses -Grenoble allaient nous donner « leur » version des Boréades. Et ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si, pour ce faire, associés à l’orchestre et aux chœurs de l’Opéra de Lyon, ils ont choisi cette ville où ils se trouvent « en pays de connaissance » et où le retour à l’affiche de cette pièce prend, à quelques mois près, valeur de vingtième anniversaire.

Tablant sur le principe de l’équipe-qui-a-fait-ses-preuves, la production réunit donc les trois complices de Platée, Orphée aux Enfers, La Belle Hélène, Les Contes d’Hoffmann : Minkowski à la direction musicale, à la mise en scène, Chantal Thomas aux décors. Disons-le : à quelques détails près, il s’agit bien, une fois de plus, d’une équipe (brillamment) gagnante…

L’argument des Boréades, puisant dans un fond philosophico-mythologique est le suivant : Alphise, reine de Bactriane, doit pour continuer à régner, épouser l’un des princes boréades (fils de Borée) : Calisis ou Borilée. Or elle est éprise d’Abaris (et réciproquement), un « mortel » qui ignore le secret de sa naissance, fruit des amours d’Apollon et d’une nymphe boréade. Elevé par le Grand-Prêtre d’Apollon, Adamas, il est donc lui-même de haute lignée, descendant de Borée. Après bien des péripéties où Alphise se pose en héroïne quasi racinienne (elle choisit l’amour plutôt que le pouvoir), où intervient le merveilleux (toute puissance des dieux, maîtres des Eléments, pouvoir magique d’une flèche venue d’Eros…), et au cours desquelles les deux amants connaissent des retournements de situation qui les font passer tour à tour du plus profond désespoir aux plus folles espérances, nos héros, tels les Tamino et Pamina de La Flûte à l’issue de leur parcours initiatique, seront admis à épousailles au son d’une dernière et festive contredanse.

Qu’il s’agisse des princes boréades (scène 4 de l’acte III) : « Vents furieux, tyrans des airs / hâtez-vous, brisez vos chaînes ! » ou de Borée lui-même (impressionnant , composant une sorte d’Attila des nuées) faisant donner l’aquilonesque artillerie au début de l’acte V : « Volez, troublez les airs et ravagez la terre ! », ou encore d’Abaris, enfin renseigné sur ses origines et usant de ses nouveaux pouvoirs : « vents orageux, rentrez dans vos antres profonds !… », c’est en termes de navigation — le pluriel et la virgule en plus — que peut finalement se traduire la commande du ressort dramatique de l’action.

La mise en scène de — et les décors de Chantal Thomas — jouent beaucoup sur la mobilité. Indépendamment des divertissements dansés (sans réelle audace, mais de bon goût, parfaitement au point et jamais redondants par rapport à la musique), les personnages demeurent rarement immobiles. Un astucieux plateau tournant favorise certains changements d’orientation ou de position ; de même que les hauts panneaux verticaux, semi-circulaires, permettent, grâce à leur constante mobilité (parfaitement silencieuse), que s’organise un jeu labyrinthique où s’effectuent effacements et rencontres. Le ton dominant de ces décors fait songer à une pâleur d’aurore…boréale, traversée de nuages projetés par vidéo ; celui des costumes — pastel — (gris, vert, bleu) évite le manichéen noir/blanc si controversé de . Mais on eût souhaité, pour le dénouement, un décor plus « souriant » et plus… fleuri ! : » Que l’amour embellit la vie…/…c’est un ruisseau dans la prairie qui serpente au milieu des fleurs. »

Au chapitre des trouvailles-clin d’œil, parmi les éléments de décor : le ventilateur géant qui « meuble » le repère de Borée et entre les pales duquel, Alphise est mise en pénitence, en attendant pire… Ce même « mégaventilo », une fois domptés les éléments déchaînés, tournera molto tranquillo, symbolisant le retour au calme : « volez, zéphyrs, par vos douces haleines… ».

Le plateau vocal ne mérite globalement que des éloges, à une légère réserve toutefois, concernant  ; car si dans sa composition d’Alphise, la beauté de la voix n’est pas en cause, de même que la parfaite tenue de ligne, la présence physique et le scrupuleux respect de l’inflexion baroque, la netteté d’articulation n’est pas toujours évidente et l’on se surprend parfois à s’aider du sur-titrage lumineux pour bien suivre son texte. Par ailleurs, l’Apollon de , dont le rôle est certes bien court, à la fin de la pièce, ne s’impose ni par la mise — trop « ordinaire » — (à son corps défendant), ni par la voix quelque peu en retrait. Au tableau d’honneur : le magnifique Abaris de , décidément titulaire du rôle, dont l’articulation exemplaire, la richesse de timbre, la sidérante aisance de tessitures, les contrastes d’intonation ne peuvent que susciter l’admiration. Marcel Boone (Borilée) et Tom Allen (Calisis), tout particulièrement, composent des princes boréades inquiétants, tourmenteurs à souhait et vocalement très convaincants. Belle prestation de (ex Borilée chez W. Christie) dans le rôle du Grand-Prêtre Adamas, au timbre de voix séduisant, par l’ampleur et la plénitude. Les sopranos (Sémire) et Malia Bendi Merad (l’Amour) tiennent parfaitement leur partie ; Magali Leger manifestant même un « métier » des plus probants, tant par l’aisance vocale que la présence en scène.

conduit musiciens et chanteurs avec un engagement — communicatif — de tous les instants : airs, danses, fragments symphoniques se succèdent, gracieux, roboratifs ou dramatiques, pour le plus grand plaisir de l’auditeur-spectateur. Le symphonisme dramatique culminant, bien sûr, dans cet orage tempétueux et cataclysmique (renforcé par les effets vidéo de Charles Carcopino) déclenché par les Boréades éconduits et furieux. Ces musiciens-là, et dans cette interprétation, n’ont pas grand-chose à envier aux english baroque soloists de Gardiner (pour qui les aurait encore « dans l’oreille »), si ce n’est certains légers problèmes de justesse : ainsi ces clarinettes de l’ouverture qui, en dépit d’une position surélevée, sonnaient un peu bas…. Mais, globalement, tous sont à féliciter. De même que les chœurs (particulièrement : celui de l’Acte II, s.6 « Ecoutez l’amour qui vous presse » ainsi que ceux des s.1 des actes IV et V : « Nuit redoutable, jour affreux ! » et le chœur des vents souterrains) remarquablement enlevés et qui rendent pleine justice à la richesse harmonique de la partition.

On connaît l’estime dans laquelle Debussy tenait l’auteur des Boréades. Celui de Pelléas se plaisait à citer cette anecdote (cf. Monsieur Croche et autres récits) : à quelqu’un qui, vers la fin de sa vie, lui demandait un jour « si le bruit des applaudissements plaisait plus à son oreille que la musique de ses opéras », Rameau, après un instant de silence, répondit : «  j’aime encore mieux ma musique. »

A l’instant de la longue ovation et des nombreux rappels qui saluent les interprètes de cette production, c’est à cette musique — et à la préférence manifestée par son auteur — que « Minko » rend hommage en brandissant aux yeux du public la partition des Boréades.

Crédit photographique : (c) Gérard Amsellem.

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Lyon. Opéra. Le 15.V.2004. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyrique posthume en cinq actes, sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly, assisté d’Agathe Mélinand. Décors : Chantal Thomas. Eclairages : Joël Adam. Chorégraphie : Lionel Hoche. Video : Charles Carcopino. Chef des chœurs : Alan Woodbridge. Distribution : Alphise : Mireille Delunsch ; Abaris : Paul Agnew ; Calisis : Tom Allen ; Borilée : Marcel Boone ; Adamas : Stéphane Degout ; Sémire/Nymphe : Magali Léger ; Borée : François Lis ; Apollon : Thomas Dolié ; Polymnie/l’Amour : Malia Bendi Merad. Danseurs du Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon. Les Musiciens du Louvre-Grenoble / Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon ; Direction musicale : Marc Minkowski.

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