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Mass de Leonard Bernstein, liturgie made in Broadway

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Cité de la Musique – Salle des Concerts. 19-VI-2004. Leonard Bernstein : Mass. Nigel Smith, baryton (the Celebrant) ; Patricia Petibon, Karen Wierzba, sopranos ; Louise Callinan, mezzo-soprano ; Marc Molomot, ténor ; Vitali Rosin, baryton ; Jean-Loup Pagesy, basse. Isa Lagarde, Gersende Florens, Silvia Vadimova, Ariane Prüssner, Juan Carlos, Thierry Cantero, Jean-Michel Séréni, Gilles Bugeaud, Street Chorus. Maîtrise des Hauts-de-Seine (direction : Gaël Darchen). Jeune Chœur de Paris (direction : Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain). Orchestre National d’Ile-de-France. Chef d’orchestre assistant : Philippe Bodin. Direction : David Levi

patricia_petibon-300x452Chef d’orchestre consacré dès 1944, compositeur reconnu suite au succès de West Side Story (1957) ne fut pas toujours en odeur de sainteté auprès de la Maison Blanche. Aspiré par le tourment du Maccarthysme dans les années 50 en raison de sa collaboration avec la dramaturge progressiste pour Candide – a comic operetta (1956), il se fit par la suite militant pacifiste lors de la guerre du Viêt-Nam ce qui ne fut guère du goût du Président Nixon ni du sombre J. Edgar Hoover, alors directeur du FBI. Cette Mass, a Theater Piece for singers, players and dancers, commande pour l’ouverture du Kennedy Center de Washington, a été créée en l’absence des officiels de l’Etat. L’œuvre avait en effet de quoi choquer les puritains de l’époque — et peut-être même ceux de maintenant, l’esprit des « quakers » étant revenu en force à la Maison-Blanche. La transgression de l’office catholique par sa mise en scène — qui a valu au compositeur un avertissement de l’évêque de Cincinnati, le mélange des genres musicaux, du post-romantisme au rock en passant par la comédie musicale, le blues ou le jazz mâtinés d’écriture contrapuntique (fugue, canon) ou aléatoire et surtout les actes de profanation (le Celebrant à la fin jette les objets du culte à terre) finirent d’achever la carrière de cette œuvre qui ne connut guère d’autres productions après sa création en 1971.

Toutefois il ne faut pas voir dans ce vaste « bastringue » un hymne à l’anarchie et l’anticléricalisme. Bernstein, comme tout visionnaire, souhaitait par la destruction/profanation recréer un nouvel élan de spiritualité fraternel et panthéiste (des extraits des liturgies juive et protestante sont inclus dans Mass) dans l’esprit des grands mouvements sociaux qui ont forgé les années 70 (Printemps de Prague, Mai 68, Woodstock, …). Un tel message ne pouvait que passer par une mosaïque de langages musicaux différents, servi par un effectif pléthorique : sept solistes (dont le Celebrant, qui fait office de prêtre/pasteur), un petit chœur (le Street Chorus, dont l’emploi et l’écriture rappelle les Swingle Singers) symbolisant le Peuple, un grand chœur faisant office de Congrégation, un chœur d’enfants et un grand orchestre augmenté d’un vaste pupitre de percussions, d’un orgue électronique, d’un synthétiseur, de trois saxophones et de quatre guitares électriques. Le tout est augmenté d’une bande sonore enregistrée. Est-il utile de rappeler quand dans sa version scénique originale — la Cité de la Musique proposant ce soir une version de concert — Mass nécessite aussi un corps de ballet ?

Pour surmonter ce flot sonore l’ensemble des solistes — l’écriture vocale est clairement lyrique et nécessite l’emploi de chanteurs d’opéra — se devait d’être sonorisé, et ce avec plus ou moins de bonheur les solos du remarquable étant gâchées à deux reprises par une panne de micro puis des interférences. Bien qu’aucun d’entre eux n’appelle à aucun reproche que ce soit , et se détachaient du lot par leur aisance à s’adapter d’un style à l’autre. assume le long rôle du Celebrant avec une facilité naturelle et quasi déconcertante. Les redoutables passages a capella, consacrés au grand chœur, étaient servis par le Jeune Chœur de Paris, chœur-école dont l’excellence une fois de plus n’est pas à démontrer. L’orchestre National d’Ile-de-France, ardemment soutenu par la Région — Jean-Paul Huchon était présent ce soir- ne déméritait pas dans cette redoutable partition à la mise en place ardue et délicate. Et si l’on pouvait noter le manque de dynamisme des jeunes choristes de la et quelques décalages dus à la grande complexité rythmique de l’œuvre, le triomphe ne pouvait être qu’au rendez-vous de ce deuxième concert d’un cycle consacré à la organisé par la Cité de la Musique. Triomphe du à l’œuvre certes mais aussi au grand artisan de cette soirée, le chef , qui sut rassembler toutes ces énergies et fédérer cette mosaïque musicale. Un chef paradoxalement peu connu en France alors qu’il dirigea pendant près de 10 ans le chœur de l’Opéra de Paris.

La France peut s’enorgueillir d’avoir produit pour la seconde fois en moins de deux ans Mass de Bernstein, un ensemble de chorales du Val d’Oise dirigé par ayant donné l’œuvre en concert en 2002 à Pontoise. Une œuvre qui par son auteur, pacifiste convaincu et grand humaniste, voulait faire entendre la voix d’une jeunesse révoltée par la guerre et en bute avec l’ordre moral et politique établi. Un discours qui trente-trois ans plus tard, entre une mondialisation ultra-libérale, un retour du conservatisme religieux excessif et plusieurs conflits dont on ne voit pas la fin ni l’utilité reste toujours d’actualité.

Crédit photographique : (c) DR

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Cité de la Musique – Salle des Concerts. 19-VI-2004. Leonard Bernstein : Mass. Nigel Smith, baryton (the Celebrant) ; Patricia Petibon, Karen Wierzba, sopranos ; Louise Callinan, mezzo-soprano ; Marc Molomot, ténor ; Vitali Rosin, baryton ; Jean-Loup Pagesy, basse. Isa Lagarde, Gersende Florens, Silvia Vadimova, Ariane Prüssner, Juan Carlos, Thierry Cantero, Jean-Michel Séréni, Gilles Bugeaud, Street Chorus. Maîtrise des Hauts-de-Seine (direction : Gaël Darchen). Jeune Chœur de Paris (direction : Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain). Orchestre National d’Ile-de-France. Chef d’orchestre assistant : Philippe Bodin. Direction : David Levi

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