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« L’Enlèvement au Sérail »

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Lausanne. Théâtre Municipal. 02-I-05. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie d’après une pièce de Christoph Friederich Bretzner. Production du Festival d’Aix-en-Provence 2003. En coproduction avec le Festspielhaus de Baden-Baden, Léonard de Vinci/Opéra de Rouen et l’Opéra de Lausanne. Mise en scène : Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff reprise par Emmanuelle Bastet. Décors : Miquel Barcelò. Costumes et accessoires : Macha Makeïeff. Lumières : Dominique Bruguière et Wareck Arnaud. Selim : Shahrokh Moshkin Ghalam. Konstanze : Sine Bundgaard. Blonde : Ditte Anderson. Belmonte : Topi Lehtipuu. Pedrillo : Martin Thörnqvist. Osmin : Fernand Bernadi. Les comédiens de la Compagnie Deschamps & Deschamps. Chœur de l’Opéra de Lausanne préparé par Christophe Talmont. Cheffe de chant : Marie-Cécile Bertheau. Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction : Christophe Rousset.

Opéra de Lausanne

Konstanze-Belmonte - Photo (c)  Marc Vanappelghem

Le festival d’Aix-en-Provence avait étrenné cette production du singspiel de Mozart l’été dernier. L’ouvrage, visité par et (lire l’entretien) fait escale à l’Opéra de Lausanne où il est remonté par . Les créateurs des Deschiens évitent sciemment de tourner la fable mozartienne en un festival de gags. Si la veine comique demeure explorée, avec çà et là quelques facéties, c’est pour faire rire, certes, mais aussi pour mieux enserrer ce qui caractérise la « Turquerie » de Mozart au-delà des relations amoureuses. La direction d’acteurs, les costumes bigarrés, les mimiques et autres mouvements utilisant les instruments animés de l’environnement du sérail concourent à rendre archétypale la vision de l’Orient que renvoie le miroir déformant des occidentaux des Lumières. L’univers de cruauté des Turcs est ainsi quelque peu raillé dans la scénographie. Ce contexte éloigné de la culture judéo-chrétienne laisse aussi apparaître toutes les divergences et toutes les projections qui sous-tendent les échanges amoureux entre les séquestrées et leur oppresseur. Le grand minaret incliné trône tout au long du spectacle au centre du plateau et symbolise l’Orient inaccessible pour les européens, l’antre fermé du Pacha où se télescopent toutes les supputations de Belmonte et Pedrillo, d’où émane, aussi, la menace.

L’amour inconditionnel que Konstanze porte à Belmonte et tempéré par la grâce que lui inspire le désir obsessionnel du Pacha. Osmin, pour sa part, ne comprend pas le rejet, ni l’affirmation effrontée de Blonde. Tout cela est bien sûr explicite dans le livret, mais il est à noter que les deux maîtres d’œuvre savent parfaitement mettre en exergue ces ambiguïtés qui rendent raffinée leur lecture d’un singspiel trop souvent – et surtout à tort – considéré comme un vaudeville parfumé d’exotisme. L’évolution des interactions sentimentales suit son cours initiatique de manière prégnante tout du long, ce qui est pleinement imputable à la conception du tandem Makéïeff/Deschamps. Le public assiste bel et bien à l’éducation sentimentale des tourtereaux et pas uniquement à une suite de péripéties sans autre fil conducteur.

Le Pacha, rôle parlé tenu par le danseur Shahrokh Moshkin Ghalam possède une présence irrésistible que rehaussent ses numéros de danse échevelés. Son aura érotique en devient comme sublimée et prend le pas sur sa personnalité présumée de bourreau sanguinaire ; ce qu’il n’est de toute façon pas puisqu’il jugule son courroux pour finalement gracier les quatre fugitifs ! Belmonte apparaît sous les traits d’un jeune homme candide et impétueux. Il est campé par le ténor finlandais doté d’un très beau timbre avec des aigus aisés. Un peu plus de volume autoriserait cependant un meilleur équilibre dans les ensembles. Il en va de même de l’autre ténor, le Suédois Martin Thörnqvist, qui sert habilement le rôle de Pedrillo. Révélant un legato superbe au troisième acte, le chanteur semble auparavant un peu vert aux entournures. Du côté des dames, le suraigu agile de Konstanze (Sine Bundgaard) fait merveille dans ses vocalises. Le chant très expressif de la soprano donne corps à son personnage dont le stoïcisme connaît quelques failles au gré des assauts amoureux de son ravisseur. Cette ambiguïté se perçoit dans son jeu de scène comme dans les nuances qu’elle glisse dans ses performances vocales. Ditte Anderson est une sémillante Blonde, mutine et déterminée à l’intonation presque parfaite. La jeune femme ravit également au travers d’une voix parlée comme chantée d’une rare clarté cristalline. Osmin (Fernand Bernadi) est imposant, comique et au bénéfice d’un organe creusant de manière convaincante les notes les plus graves de sa tessiture, tout un gardant une bonne diction.

L’ est conduit par un très au fait des exigences théâtrales de la pièce. Sa longue expérience avec ses Talens Lyriques se traduit par un traitement des instruments modernes effectué à l’aune de son travail sur instruments d’époque (des cors et trompettes naturels sont présents dans la fosse, faisant pour l’occasion de la phalange lausannoise un orchestre hybride « moderne/ancien »). Lestes, les cordes cisèlent la musique véloce de Mozart et dessinent des arabesques sveltes, émaciées. En parfait équilibre avec le plateau, le chef français se montre précis et souple. L’Ouverture fut volontairement assez ramassée. La présence de musiciens dans les alcôves latérales jouxtant la fosse ou sur la scène constitue une prise de risques payante puisque, malgré les quelques stridences du picolo ainsi mises en exergue dans l’Ouverture, le relief général du spectacle y trouve une plus-value agréable. Seul l’air de Belmonte Konstanze, dich wieder zu sehen, a subitement – et étonnamment – paru quelque peu morne dans son ordonnancement orchestral. Le chœur de l’Opéra de Lausanne, en petit effectif, est d’une excellente tenue. On regrettera cependant qu’il n’y ait eu que si peu de voix masculines, celles-ci souffrant du coup d’une trop grande confidentialité dans le chœur qui tient lieu d’épilogue au singspiel. Ces menues réserves n’entament pas le plaisir que convoque cette production pouvant se targuer de rallier tous les suffrages musicaux comme théâtraux.

A voir les 7 et 12 janvier à 20h00 et le dimanche 9 à 17h00. Théâtre Municipal de Lausanne.

Crédit photographique : © Marc Vanappelghem

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Lausanne. Théâtre Municipal. 02-I-05. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie d’après une pièce de Christoph Friederich Bretzner. Production du Festival d’Aix-en-Provence 2003. En coproduction avec le Festspielhaus de Baden-Baden, Léonard de Vinci/Opéra de Rouen et l’Opéra de Lausanne. Mise en scène : Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff reprise par Emmanuelle Bastet. Décors : Miquel Barcelò. Costumes et accessoires : Macha Makeïeff. Lumières : Dominique Bruguière et Wareck Arnaud. Selim : Shahrokh Moshkin Ghalam. Konstanze : Sine Bundgaard. Blonde : Ditte Anderson. Belmonte : Topi Lehtipuu. Pedrillo : Martin Thörnqvist. Osmin : Fernand Bernadi. Les comédiens de la Compagnie Deschamps & Deschamps. Chœur de l’Opéra de Lausanne préparé par Christophe Talmont. Cheffe de chant : Marie-Cécile Bertheau. Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction : Christophe Rousset.

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