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Karina Gauvin, diamant vocal

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Bruxelles, Conservatoire Royal. 26-V-2005. Carl Philipp Emmanuel Bach (1714-1788) : Symphonie hambourgeoise en si bémol majeur Wq 182/2, Concerto pour clavecin et cordes en ré mineur Wq 23, Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736) Stabat mater. Soprano : Karina Gauvin ; contre-ténor  : Daniel Taylor. Anima Eterna, clavecin et direction : Jos Van Immerseel.

Concert CPE Bach et Pergolesi

En cette semaine où la vie musicale belge est centrée sur le Concours Reine Elisabeth (lire le compte-rendu de la demi-finale par notre collaborateur Anthony Goret), quelques événements réussissent quand même à tirer leur épingle du jeu. C’est le cas de ce concert qui a accueilli un public assez nombreux au Conservatoire Royal de Musique, à quelques centaines de mètres du Palais des Beaux-Arts où se déroulait au même moment une des soirées de la finale du concours de violon. C’est un programme contrasté que proposaient et ses musiciens, avec en première partie une symphonie et un concerto pour clavecin de Carl Philipp Emmanuel Bach, œuvres qu’un mélomane moyen n’a probablement jamais eu l’occasion d’entendre en concert, et en deuxième partie l’un des tubes de la musique religieuse de la fin du baroque : le Stabat Mater de Pergolesi.

CPE Bach composa la symphonie pour cordes Wq 182/2 en 1773 pour satisfaire à une commande d’une série de six symphonies faite par l’un des mélomanes les plus célèbres de XVIIIe siècle : le Baron Von Swieten, familier de Mozart, précurseur de la redécouverte de Jean Sébastien Bach, et auteur des livrets de la Création et des Saisons, que Josef Haydn mit en musique. Cette symphonie est emblématique du mouvement Sturm und Drang qui se développait en Allemagne à l’époque de sa composition, en réaction au style galant et impersonnel qui triomphait alors. Le premier mouvement est rude et pugnace, ses thèmes semblent avoir été choisis pour leur âpreté et leur vigueur rythmique plutôt que pour leur qualité mélodique. Le poco adagio est étrange, presque inquiétant, et le finale presto n’apporte aucune détente, avec sa brusquerie, ses ruptures de ton et ses changements incessants de climat. Composé un quart de siècle plus tôt, le concerto pour clavecin n’est pas d’aspect plus aimable, on jurerait d’ailleurs que les deux œuvres ont été écrites en même temps tant leurs climats expressifs semblent voisins, mais le traitement de la partie soliste, encore très subordonnée à l’orchestre, est bien celui du style baroque. Dans ce concerto, les deux allegros, passionnés et bourrus encadrent un très intéressant andante, dont la mélodie est interrompue systématiquement par de violentes et dramatiques interventions de l’orchestre.

L’ensemble , (Lire la chronique de leur dernier disque dans nos colonnes par ) aux sonorités très vertes, se montre véhément et énergique, répondant avec beaucoup de discipline à la direction tendue, âpre et contrastée de . Au clavecin, Van Immerseel est assez raide et fait quelques fausses notes, mais il est véloce et très expressif.

Après cette convaincante mise en valeur du génie singulier, abrupt et exigeant du Bach de Hambourg, le passage à la musique simple et directe de Pergolesi forme un contraste étonnant. Le duo Gauvin Taylor proposé pour l’occasion ne semble plus pouvoir se quitter, après un enregistrement de l’arrangement en allemand du même Stabat Mater de Pergolesi réalisé par Jean-Sébastien Bach ou encore les représentations d’Agrippina à Montréal (chroniques de notre confrère d’outre-Atlantique Jacques Hétu). Le duo fonctionne bien, les deux chanteurs semblant musicalement sur la même longueur d’onde, mais il est quand même indéniablement tiré par la brûlante personnalité de , chanteuse aux moyens vocaux impressionnants, au timbre lumineux et pulpeux, aux aigus brillants et colorés, à la projection spectaculaire et au contrôle du souffle parfait. Cette maîtrise du souffle nous vaut dans un brûlant « Vidit suum dulcem natum », une dernière phrase « Dum emisit spiritum » prise pianissimo, d’une traite, miraculeuse. Face à un tel diamant vocal, a un peu de mal à exister, avec son médium grisâtre et sa tendance à chanter à la limite de la justesse, il s’en tire cependant très honorablement, dans ses airs mais également dans les duos, grâce à des aigus très purs et à la sobriété de son expression.

Van Immerseel mène son orchestre avec allant, énergie et une certaine sécheresse, prenant le drame à bras le corps, et ne desserrant l’étreinte que dans le duo « Sancta mater, istud agas » où les instruments se font plus chaleureux et consolateurs. La confrontation entre la voix riche, pleine et sensuelle de et les sonorités décharnées d’un orchestre ascétique se révèle parfois explosive, mais elle renforce surtout le tragique d’un concert qui restera dans les mémoires.

Crédit photographique : © Michaël Slobodian

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Bruxelles, Conservatoire Royal. 26-V-2005. Carl Philipp Emmanuel Bach (1714-1788) : Symphonie hambourgeoise en si bémol majeur Wq 182/2, Concerto pour clavecin et cordes en ré mineur Wq 23, Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736) Stabat mater. Soprano : Karina Gauvin ; contre-ténor  : Daniel Taylor. Anima Eterna, clavecin et direction : Jos Van Immerseel.

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