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A bout de souffre

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Lausanne, Théâtre Municipal. 13-VI-05. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après le roman de Prosper Mérimée (1875). Production du Welsh National Opera. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Carmen, Isabelle Cals ; Don José, Nikolaï Schukoff ; Escamillo, Evgueniy Alexiev ; Micaëla, Ainhoa Garmendia ; Frasquita, Christine Rigaud ; Mercedes, Elodie Méchain ; Le Dancaïre, Ivan Ludlow ; Le Remendado, Emiliano Gonzalez Toro ; Morales, André Morsch, Zuniga, Jean-Marc Salzmann. Chœur de l’Opéra de Lausanne (Chef des chœurs : Christophe Talmont). Chœur d’enfants de l’Opéra de Lausanne (préparé par Yves Bugnon). Orchestre de Chambre de Lausanne, direction Nicolas Chalvin.

Carmen

Pour clore sa saison, l’Opéra de Lausanne met à son affiche l’opéra qui est vraisemblablement le plus connu de l’histoire de l’art lyrique : Carmen. Le chef-d’œuvre de Bizet est présenté dans une production du Welsh National Opera qu’ont monté et . Un tandem qui a permis à nombre d’ouvrages d’être présentés dans les murs du Théâtre municipal de la capitale vaudoise sous les meilleurs auspices scéniques qui soient. Le public se souvient assurément de leur récente Traviata, ou encore du Nez de Chostakovitch. Repris par , leur travail laisse cette fois-ci quelques interrogations. Vouloir éviter l’espagnolade et son cortège d’artifices peut convaincre dans l’intention, certes, mais que lui substituer? Voilà une question à laquelle les maîtres d’œuvre semblent ne pas répondre complètement. Il est vrai que la scène de la maison lausannoise n’a pas les dimensions permettant les déploiements qu’autorise Covent Garden, par exemple. Néanmoins, il est permis de s’étonner de voir les deux derniers actes presque intégralement expurgés de décors. L’action finit par tourner sur elle-même et le fil de l’histoire s’en trouve comme étiolé au point de se perdre. Ce constat laisse l’impression d’une mise en scène dont les intentions s’envolent subitement, alors que toute la première partie permet d’apprécier une direction d’acteurs efficace. Les dialogues parlés pour lesquels Caurier et Leiser ont opté relient les scènes avec une fluidité bienvenue, même si, bien souvent, le procédé dévoile les qualités de narrateur toutes relatives des acteurs-chanteurs.

L’acte I voit les gardes montante et descendante affluer, le bal des cigarières et leurs provocants regards se jeter vers les soldats et le public avec une profonde conviction. Le chœur d’enfants (la Maîtrise du Conservatoire de Lausanne préparée par Yves Bugnon) brille par sa solide préparation et son excellence vocale. Le jeu espiègle des gosses rehausse parfaitement l’épisode de la relève de la garde, notamment. Face à eux, le Chœur de l’Opéra de Lausanne fait montre de qualités tout aussi convaincantes. La flexibilité de l’ensemble permet des jeux de scène jamais gourds et en phase avec la musique et l’action. Une qualité qui reste à leur crédit de la première à la dernière de leurs interventions. A l’acte II, qui se déroule dans la taverne de Lillas Pastia, les chaises installées fixent le cadre clairement. Les bohémiennes entourant Carmen y roulent des hanches alors qu’Escamillo défile avec la pompe de son statut de toréador. Dès lors, on ne peut que regretter ce dernier acte habillé par quelques plats d’oranges que le rideau de scène rabattu jusqu’à un mètre du sol laisse apparaître. Sur le devant, Carmen s’affale maladroitement à trois reprises sur le poignard de Don José, puis tombe avant que le soldat quitte la scène en passant sous le rideau ainsi descendu, au péril de sa sciatique, comme s’il retournait dans une épicerie sur le point de fermer. Tout simplement raté.

La distribution est elle aussi variable à maints égards. Le Don José de est élégant vocalement et véhicule l’image de la recrue encore un peu naïve qui se fait manipuler. Cette lecture est bien sûr tout à fait possible ; on regrettera cependant le manque de réelle envergure vocale de ce ténor pour ledit rôle. Schukoff est doté d’une belle voix conduite avec un legato agréable, mais qui ne trouvera une large portance qu’en deuxième partie de représentation, sans pour autant atteindre le niveau des meilleurs Don José archivés sur disque. Micaëla () plait par sa candeur et le regard amoureux mêlés de mansuétude pour celui qu’elle aime selon le canevas social dominant. Son chant, à la fois cristallin et au bénéfice d’une assise solide, fait mouche. L’Escamillo d’ séduit par une voix profonde et autoritaire, jamais prise en défaut par l’ambitus du rôle. Seule une diction parfois incertaine ternit la qualité de sa prestation. Zuniga, les bohémiennes, les contrebandiers forment un plateau de rôles secondaires des plus idoines. Au cœur des attentes, bien sûr, le rôle-titre. est indéniablement munie d’un timbre parfaitement adéquat pour le rôle. Ses qualités de chanteuse sont en soi très engageantes puisque la rondeur, une bonne diction y ont préséance. Seulement, il est patent que les composantes théâtrales de ce rôle de cette femme envoûtante, sensuelle et tempétueuse qu’est la Carmen de Mérimée ne sont pas encore intégrées par la cantatrice qui n’en donne qu’une image un peu falote. Le parfum de souffre manque, tout comme une certaine âpreté qui aurait peut-être pu être trouvée par le truchement de quelques prises de risques, quitte à ternir le chant pour le mettre plus au service de l’expression et de la psychologie du personnage central.

Si plusieurs éléments semblent petit à petit se conjuguer pour affadir le drame mis en musique par Bizet, celui-ci reprend ses droits lorsque l’on se concentre sur la fosse d’orchestre. empoigne la partition de Bizet et en tire toute la sève orchestrale avec brio. L’OCL, dans une forme superlative, se soumet à la rigueur d’un travail de direction mené en profondeur. Précis, doté d’un liant agréable et de sonorités pleines, l’orchestre se pare de nombreuses couleurs, chaloupe, retend l’action et ne se laisse pas garrotter par quelque zèle métronomique que ce soit. Sémillant et « sévillan »à souhait, convainc une fois encore et prouve par là même que la confiance qu’a mis en lui le directeur sortant François-Xavier Hauville tout au long de ses cinq saisons lausannoises était pleinement justifiée.

Crédit photographique : © : DR

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Lausanne, Théâtre Municipal. 13-VI-05. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après le roman de Prosper Mérimée (1875). Production du Welsh National Opera. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Carmen, Isabelle Cals ; Don José, Nikolaï Schukoff ; Escamillo, Evgueniy Alexiev ; Micaëla, Ainhoa Garmendia ; Frasquita, Christine Rigaud ; Mercedes, Elodie Méchain ; Le Dancaïre, Ivan Ludlow ; Le Remendado, Emiliano Gonzalez Toro ; Morales, André Morsch, Zuniga, Jean-Marc Salzmann. Chœur de l’Opéra de Lausanne (Chef des chœurs : Christophe Talmont). Chœur d’enfants de l’Opéra de Lausanne (préparé par Yves Bugnon). Orchestre de Chambre de Lausanne, direction Nicolas Chalvin.

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