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Jeanne d’Arc au Bûcher à Montpellier : De Profundis clamavi ad te

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Montpellier, Corum. 17-VII-2005. Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique en 11 scènes sur un livret de Paul Claudel. Mise en scène, décors et costumes : Jean-Paul Scarpitta ; lumières : Urs Schönebaum. Avec : Sylvie Testud, Jeanne d’Arc ; Eric Ruf, Frère Dominique ; Marie Devellereaux, une voix/la Vierge ; Isabelle Cals, Marguerite ; Irina Tchistyakova, Catherine ; Donald Litaker, la Voix d’en bas/Porcus/Héraut I/le Clerc ; Jean-Philippe Courtis, la Voix d’en bas/Heraut II/un paysan ; Elodie Buisson, Nicolas Oton, Mathieu Zabe, récitants. Solistes et Chœur d’enfants Opéra Junior de Montpellier (chef de chœur : Valérie Sainte-Agathe), Chœur de l’Opéra National de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Chœur d’Angers-Nantes-Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes), Orchestre National de Montpellier, direction : Emmanuel Krivine.

« Ténèbres, ténèbres, et la France était inane et vide… ». Jean-PaulScarpitta a pris au mot le début du texte de Claudel : le sombre, l’obscurité vont dominer la scène de bout en bout. Le noir est de mise, la seule note de couleur étant la robe rouge vif mise par Jeanne au moment de son embrasement. Le metteur en scène – qui a effectué plutôt une mise en espace – opte pour une lecture épurée et ascétique de l’ouvrage, ce qui lui sied bien. Nous sommes loin des intentions premières de Claudel, qui mettait Jeanne attachée sur son bûcher tandis que sa vie se déroulait sous ses pieds, tel un spectacle de tréteaux du Moyen-âge. Point de réalisme donc, tout est dans le symbole, le signifiant ou le suggéré : le Roi qui va-t-à Rheims est représenté par un cheval qui traverse l’arrière-scène, Catherine, Marguerite et la Vierge, voix entendues par la seule Jeanne, restent invisibles du public, … seul la scène des Rois ou l’invention du jeu de cartes semblait peu inspirée avec deux acteurs mimant des jeux d’enfants à l’avant-scène, malgré une représentation des reines (l’Orgueil, la Bêtise, l’Avarice, la Luxure) faites par quatre figurants issus directement d’un tableau de Jérôme Bosch.

Après avoir – vainement – testé en comédien dans Hary Janos (lire les articles de la création à Montpellier et de la reprise de cette production sur Paris) le Festival de Montpellier s’est décidé à faire appel pour les rôles parlés à de véritables gens de théâtre. Si Eric Ruf campe un Frère Dominique traditionnel, toujours calme et détaché, à l’instar de ses illustres prédécesseurs (Georges Wilson, Michael Lonsdale), ne nous offre pas la Jeanne d’Arc mystique habituelle qui prévaut depuis la créatrice du rôle, Ida Rubinstein, jusqu’à Marthe Keller lors de ses prestations au Festival de Saint-Denis (lire l’article concernant cette dernière production) en passant par Claude Nollier, Nelly Borgeaud, Ingrid Bergman ou Sonia Petrovna. L’actrice fait du rôle éponyme une jeune fille qui malgré ses 19 ans a beaucoup vécu mais qui reste par certains cotés naïve : Jeanne, en dépit de ses faits d’armes, est une pastoure un peu fruste qui ne sait pas lire, toujours émerveillée par son Roi, et que les manigances politiques qui ont provoqué sa chute effrayent encore – le doute d’ailleurs subsiste sur la compréhension qu’elle a pu avoir de son procès. Cette incarnation la rend encore plus humaine, la phrase « c’est moi qui vais faire le joli cierge » et qui précède immédiatement la mise à feu du bûcher prend ainsi une toute autre ampleur, tant elle est dite avec désespoir et résignation. Cela nous éloigne du coté « illuminée » d’une Jeanne d’Arc perdant la raison et faisant de cette fameuse phrase un trait ironique plutôt déplacé et bien peu propre à Claudel.

Si la réalisation scénique, bien que trop statique, est le fruit d’une lecture intelligente qui offre un regard neuf sur le texte, la prestation musicale peut se voir qualifiée de tous les superlatifs existants. Passons sur , ténor à la voix usée, en proie à des problèmes de pulsations dans son air « Ego nominum Porcus, je m’appelle Cochon » et dont les récits recto-tono de la scène du procès sont faits avec maniérisme et minauderies, en plus d’être incompréhensibles. Les autres solistes, le plus souvent invisibles, n’appellent que des éloges, à commencer par la Vierge de et la Catherine à la voix corsée d’. – que la presse locale a confondu avec un certain homonyme trotskiste bien connu – tient à bras le corps cette immense partition. Sa lecture musicale est d’une grande homogénéité, l’Orchestre National de Montpellier se fait toujours rutilant et sonore sans jamais ruer dans les brancards. Tous les plans sonores sont dosés et le spectateur ne perd pas une miette de cette polyphonie complexe. Les chœurs d’Angers-Nantes-Opéra sont venus se greffer à ceux de Montpellier, pour un résultat impressionnant de qualité, de justesse et de rigueur. De même pour le chœur d’enfant Opéra Junior, bien sollicité par la partition, et qui ne montre aucun moment de faiblesse.

Par ce spectacle réussi le Festival de Radio-France et de Montpellier démarrait en fanfare une édition 2005 un peu plus réduite – 14 jours seulement cette année – et rendait un talentueux hommage aux cinquante ans des disparitions communes de Claudel et Honegger. Jeanne d’Arc au bûcher est rarement donnée en version scénique, pourvu que cette production connaisse quelques reprises, voire une édition DVD…

Crédit photographique : © Marc Ginot

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Montpellier, Corum. 17-VII-2005. Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique en 11 scènes sur un livret de Paul Claudel. Mise en scène, décors et costumes : Jean-Paul Scarpitta ; lumières : Urs Schönebaum. Avec : Sylvie Testud, Jeanne d’Arc ; Eric Ruf, Frère Dominique ; Marie Devellereaux, une voix/la Vierge ; Isabelle Cals, Marguerite ; Irina Tchistyakova, Catherine ; Donald Litaker, la Voix d’en bas/Porcus/Héraut I/le Clerc ; Jean-Philippe Courtis, la Voix d’en bas/Heraut II/un paysan ; Elodie Buisson, Nicolas Oton, Mathieu Zabe, récitants. Solistes et Chœur d’enfants Opéra Junior de Montpellier (chef de chœur : Valérie Sainte-Agathe), Chœur de l’Opéra National de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Chœur d’Angers-Nantes-Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes), Orchestre National de Montpellier, direction : Emmanuel Krivine.

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