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Werther à l’ombre de la puissance tutélaire

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Jules Massenet (1842-1912) Werther, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux sur un livret de Édouard Blau, Paul Milliet & Georges Hartmann. Mise en scène : Andrei Serban ; Décors : Peter Pabst ; Costumes : Peter Pabst & Petra Reinhardt. Avec : Marcelo Álvarez, Werther ; Adrian Eröd, Albert ; Alfred Sramek, Le Bailli ; Peter Jelosits, Schmidt ; Marcus Pelz, Johann ; Clemens Unterreiner, Brühlmann ; Elīna Garanča, Charlotte ; Ileana Tonca, Sophie ; Maria Gusenleitner, Käthchen. Chœur et Orchestre du Staatsoper de Vienne (chef de chœur : Ernst Dunshirn), direction : Philippe Jordan. Réalisation : Claus Viller. Enregistré au Wiener Staatsoper, les 25 & 28 février 2005. Sous-titrage en anglais, français, allemand, espagnol et italien. 1 DVD TDK 2412100133. Zone 0. 132 minutes. Bonus : Prior to opening night

 

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L’Opéra de Vienne tenait à proposer une relecture moderne de Werther. Voilà qui est fait. D’aucuns pourront critiquer l’approche sommaire voire certains traits réducteurs dans la caractérisation des personnages. Le metteur en scène Andrei Serban transpose l’action au milieu du vingtième siècle, afin d’éviter, explique-t-il dans l’interview accompagnant le DVD, (Bonus : Prior to opening night) « le piège dix-huitième ». Les personnages perdent ce vernis et ce raffinement qui en font le charme et deviennent des êtres à l’instinct grégaire. N’y a-t-il pas un malin plaisir à prendre le contre-pied de tout ce qui en fait un chef-d’œuvre raffiné dont l’action se passe au siècle des Lumières ? N’y a-t-il pas un parti pris pour l’appauvrissement, de fondre l’ancien et le moderne ? Le résultat d’un tel dérangement peut sembler a priori déroutant, mais force est de reconnaître l’efficacité dramatique dans le jeu scénique de la passion des deux derniers actes. Le risque d’une telle entreprise est de trop réduire l’œuvre à la vie familiale du clan. Werther n’est pas cela et Andrei Serban le sait trop bien. La fine psychologie de l’œuvre y perd beaucoup de sa substance et Charlotte est plus mystérieuse et ambiguë que ne le laisse paraître le metteur en scène. Nous avons droit au premier acte, à une Charlotte extrovertie qui se maquille à l’ombre du grand arbre, attendant Werther pour le bal et lorsqu’il paraît, joue les Marilyn Monrœ devant lui et sa famille. Elle refile avec bonheur les enfants encombrants à la jeune Sophie, visiblement ennuyée d’être la baby-sitter, et qui ne veut pas jouer ce rôle. D’ailleurs n’est-elle pas jalouse de voir sa sœur aînée au bras de Werther ? Dès son arrivée, c’est elle qui se prend à rêver, sur le motif caractéristique du poète. Au deuxième acte, Charlotte s’ennuie ferme avec Albert qui ne se doute encore de rien. Elle bâille aux corneilles, épiant du coin de l’œil Werther qui rode dans les parages. Nous la retrouvons en petite bourgeoise quelconque qui s’ennuie, trompant et trempant son amertume dans l’alcool et le tabac. Coup de théâtre, à la fin du long duo au troisième acte, elle se jette dans les bras de Werther et lui administre un baiser passionné avant de prendre la fuite. Bizarrement, Werther interprète ce geste comme un refus. Enfin, à la dernière scène, Charlotte se roule sur le corps de Werther, se vautre dans son sang pendant qu’Albert, témoin de la scène, hante les lieux, tel un fantôme. Cette mise en scène dont le but avoué était de resserrer l’intrigue autour des quatre protagonistes, réussit, malgré ses maladresses, à convaincre par le jeu des acteurs. Les relations de Charlotte avec Albert sont obscures jusqu’au dénouement. D’autres choix de mise en scène sont plus efficaces : en premier lieu, la caractérisation habile de Sophie, passant de la petite sœur jalouse à la confidente ; tout le rôle d’Albert du début à la fin est bien mené ; enfin Charlotte et Werther dans les deux derniers actes. Peu importe que cela se passe à une époque plus rapprochée de la nôtre avec ses accessoires dont certains nous paraissent démodés : une télé, un mobilier kitch, le paquet de cigarettes de Charlotte, le revolver d’Albert. Aucune mention particulière pour les costumes de et Petra Reinhardt, pas même ceux des invités, exception faite de la robe très glamour de Charlotte au premier acte et de la tenue vestimentaire d’une Sophie garçonne. Encore faut-il que tous ces éléments soient efficaces et répondent à un réel besoin. L’opéra perd de sa couleur d’origine mais garde en partie sa substance et sa force. Charlotte et Werther ne sont-ils pas le couple tabou, c’est-à-dire lié au sacré et à l’interdit, incapable de vivre et de survivre à la passion de leur amour ? Et cela est de toutes les époques.

crée dans un décor unique, un espace central, occupé par un arbre immense aux innombrables ramifications. Puissance tutélaire du clan, omniprésent du début à la fin, il devient une sorte de totem. L’arbre n’est-il pas la métaphore de la famille ? Dans sa verticalité aux branches fastigiées, il s’enfonce par ses racines au plus profond de la terre. Totem et tabou, clin d’œil à tous ces symboles qui donnent naissance, par ces cycles de vie et de mort, à l’arbre généalogique, entre autres à la mémoire génétique du temps présent et ancien. Les enfants sont les jeunes pousses qui évoluent entre ciel et terre. Le changement de feuillage au gré des saisons, passant de la floraison à la maturation estivale, de la défoliation de l’automne à la nudité de l’hiver, interpelle les personnages dans leur identification propre qui deviennent tour à tour les témoins obligés des peines d’amour, des regrets de chacun dans la circonvolution sinueuse des sentiments.

Dès le prélude, fait ressortir les couleurs de l’orchestre et une atmosphère de tragique fatalité. Au lever du rideau, nous sommes loin du chœur des six enfants. C’est à une flopée de frères et de sœurs à qui nous sommes confrontés, – on en compte facilement une bonne douzaine – et on imagine sans mal que la mère de Charlotte soit morte en couches. Ils reviennent vraisemblablement de la plage et n’ont aucune envie de pratiquer leur cantique de Noël en plein mois de juillet. On les retrouve partout, sur la passerelle, assis au-devant de la scène près de la balançoire, au fond, occupés à se lancer des ballons, tout devant jouant avec un cerceau. C’est la caricature étourdissante de l’insouciance enfantine. Le bailli d’Alfred Sramek, pour le peu qu’il a à chanter, a une voix inégale et sa prononciation du français est pénible. Passons sur la coupure au premier acte du « Vivat Bacchus ! Semper Vivat ». L’arrivée des deux amis, Johann de Marcus Pelz et Schmidt de Peter Jelosits, vocalement plus acceptables, est crédible scéniquement. Idem pour la Käthchen de Maria Gusenleitner et le Brühlmann de Clemens Unterreiner. Un fait amusant, on rencontre un Johann faisant la cour à la jeune Sophie qui n’en a cure. Au début du deuxième acte, on nous privera, sans trop de regrets, de la scène des deux amis du bailli, pour commencer sur les paroles d’Albert, « Trois mois ! voici trois mois que nous sommes unis ! ». L’Albert d’Adrian Eröd possède une excellente voix de baryton, de plus il a belle prestance sur scène. Il a le physique de l’emploi, c’est un rôle a sa mesure et son français est bon. C’est d’abord l’amoureux conquérant, – n’arrive-t-il pas avec le panache d’un chef indien et le masque de la ruse, celui du renard ? – ensuite le mâle dominant, raisonnant Werther, « Je vous sais un cœur loyal et fort » puis le mari qui doute de la fidélité de sa femme, enfin l’homme torturé, trahi par les amours extraconjugales de son épouse. Les plumes et le masque peuvent sans doute paraître ridicules, pourtant on les retrouvera au troisième acte, au pied de l’arbre de Noël. N’est-ce pas la marque totémique que le metteur en scène a voulu souligner par ce geste ? Albert n’est-il pas le mâle dominant ? Déguisements, marionnettes que vont reprendre les deux sœurs sur le mode ludique malgré la tension dramatique dont elles prennent conscience. Le rôle de Sophie d’Ileana Tonca, voix agile de soprano, devient un personnage central. Elle est le contraire et le complément de Charlotte qui tente en vain de ne laisser percer aucun sentiment.

Les voix des deux protagonistes sont excellentes. Le Werther de Marcelo Alvarez est sublime. Dès son premier air « Je ne sais si je veille ou si je rêve encore ! » le ténor argentin s’investit totalement et donne toute la mesure du poète exalté. Sur le second motif, « Ô nature pleine de grâce » que l’on associe à la maternité, c’est la femme qui est invoquée, la mère nature, la prémonition de Charlotte. Le duo à la fin de l’acte est un moment fort où les voix semblent se caresser. Le « Pourquoi me réveiller ? » est anthologique. On pourrait lui reprocher un peu trop de vigueur au quatrième acte, dans le dernier duo, – c’est fou comme le baiser d’une femme donne des forces à un moribond ! Elina Garanca, voix chatoyante de mezzo au grave bien appuyé, physiquement idéale pour le rôle, pourrait devenir avec le temps une des meilleures Charlotte. Il lui reste à peaufiner le rôle. Le premier duo avec Werther est d’un grand lyrisme. Au troisième acte, Charlotte assoupie devant la télé, s’allume une cigarette près du sapin de Noël. L’air des lettres est à couper le souffle. Elle les a cachées dans les tiroirs de sa commode, lettres qu’elle éparpille sur le plancher. Pendant la lecture de la dernière lettre, le coupe-papier tenu comme un poignard devient l’arme redoutable, le couteau sur la gorge. L’arrivée d’une Sophie délurée, nous convainc qu’elle est devenue la confidente de sa sœur. Pendant l’air, « Laisse couler mes larmes », Charlotte se tire les cartes, ce qui pourrait bien nous ramener à la fatalité de Carmen. L’atmosphère étrange ainsi créée n’appartient pourtant qu’à Charlotte et cela fonctionne. Voit-elle son « cœur qui se creuse et s’affaiblit » ou la mort de Werther dans les cartes ? L’arrivée de Werther, un Werther bien sombre, complète le tableau des amants. Leur dernier duo au troisième acte est haletant, jusqu’à la dénégation de Charlotte et les dernières paroles de Werther, « Ma tombe peut s’ouvrir ! » La dernière scène, de l’arrivée d’Albert jusqu’à la fin de l’acte est de l’excellent théâtre. Celui-ci fait porter un berceau au pied de l’arbre de Noël, ce qui indique que Charlotte est enceinte. Il découvre quelques lettres, la veste de Werther, interpelle enfin sa femme. Sur les mots, « un message de Werther », le verre de Charlotte se brise. Théâtre efficace, la veste de Werther, dissimulée au pied du lit est jetée à la figure de Charlotte. Il n’y a donc plus d’interdit valable. Charlotte se rend au chevet de son amant à l’agonie. Elle se lave dans le sang de Werther, devant son mari, témoin des amours infidèles de sa femme. Tout est consommé. « Werther !…Ah ! Tout est fini !… » Albert se promène, fantôme parmi les amants réunis. En bonus, le bal de l’Opéra de Vienne.

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Jules Massenet (1842-1912) Werther, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux sur un livret de Édouard Blau, Paul Milliet & Georges Hartmann. Mise en scène : Andrei Serban ; Décors : Peter Pabst ; Costumes : Peter Pabst & Petra Reinhardt. Avec : Marcelo Álvarez, Werther ; Adrian Eröd, Albert ; Alfred Sramek, Le Bailli ; Peter Jelosits, Schmidt ; Marcus Pelz, Johann ; Clemens Unterreiner, Brühlmann ; Elīna Garanča, Charlotte ; Ileana Tonca, Sophie ; Maria Gusenleitner, Käthchen. Chœur et Orchestre du Staatsoper de Vienne (chef de chœur : Ernst Dunshirn), direction : Philippe Jordan. Réalisation : Claus Viller. Enregistré au Wiener Staatsoper, les 25 & 28 février 2005. Sous-titrage en anglais, français, allemand, espagnol et italien. 1 DVD TDK 2412100133. Zone 0. 132 minutes. Bonus : Prior to opening night

 
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