Un spectacle… pour les oreilles

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Théâtre du Capitole. 5. III. 2006. Richard Strauss (1864-1949) : Arabella, Comédie lyrique en 3 actes sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : Pierre Médecin. Décors, costumes et lumière : Pet Halmen. Avec : Pamela Arsmtrong, Arabella ; Andrew Schroder, Mandryka ; Anne-Catherine Gillet, Zdenka ; Gilles Ragon, Matteo ; Alexandrina Miltcheva, Adelaïde ; Franz Mazura, Le comte Waldner. Chœur du Capitole (chef de chœur : Patrick Marie Aubert), Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Günter Neuhold.

Arabella au Capitole

Le décor est tout d’abord impressionnant, vaste escalier fort raide de marbre noir qui occupe toute la scène, surmonté d’un portrait gigantesque de François-Joseph. Rapidement, l’aspect sépulcral de l’ensemble étouffe puis lasse, d’autant qu’un escalier, s’il occupe aisément l’espace, reste tout de même une solution… casse-gueule pour la mise en scène : on finit par trouver épuisant de voir, deux heures et demie durant, ces personnages inlassablement descendre et monter des marches et s’asseoir du bout des fesses en faisant bien attention de ne pas glisser.

Cette incommodité du dispositif est accentuée par la direction d’acteurs, plutôt nonchalante. À commencer par l’Arabella de Pamela Armstrong, l’ensemble paraît assez apathique, il faut bien tout le métier de et l’énergie d’ pour apporter un peu de flamme. Et puis, qu’on soit favorable ou non à la relecture contemporaine des œuvres scéniques, Pierre Médecin a eu l’idée étrange, un gimmick plutôt, de faire tout à trac intervenir le contexte hitlérien en plein milieu de l’action, qu’il a dans l’ensemble située à la date indiquée, la Vienne de 1860.

Il est certain que la création de l’œuvre est intimement liée aux circonstances historiques : Fritz Busch, directeur de l’opéra de Dresde ayant été chassé de son poste pour des raisons raciales, c’est Clemens Krauss qui dirigea la première, tandis que Lotte Lehmann refusa de créer le rôle d’Arabella écrit pour elle – elle ne voulait plus chanter en Allemagne tant que les nazis seraient au pouvoir. Mais rien dans l’action elle-même n’appelle véritablement cette lecture : l’action se déroule en 1860 et le livret avait été achevé des années avant, Hofmannsthal étant mort en 1929. Il y a donc quelque chose de forcé et même de maladroit à parsemer ainsi la mise en scène de références à l’Allemagne nazie, comme ces SS outrageusement maquillés qui s’enlacent en un frotti-frotta érotico-comique, une Milli rondelette et aigrelette déguisée en Ange bleu courtaud, ou les aigles impériaux se changeant, à l’apothéose finale, en aigle nazie. Si la mise en scène dans son ensemble avait replacé l’œuvre dans son contexte de création, pourquoi pas? Mais on ne voit là, somme toute, que des gadgets ajoutés pour « faire sens », ou pire pour « faire profond », sans continuité avec le reste de la scénographie. Ce parti pris bancal, inabouti, plombe malheureusement un spectacle dont la partie musicale, elle, est de haute volée.

Car, heureusement, le chant apporte d’autres satisfactions. Remplaçant initialement annoncé, Andrew Schroder, déjà applaudi à Toulouse il y a treize ans face à Catherine Malfitano dans un magnifique Eugène Onéguine puis dans Billy Budd, a perdu sa svelte silhouette de jeune premier ; sa voix a également gagné en assise, en richesse et en rondeur. Son Mandryka est puissant, sans inutile sophistication, terrien de chant et de stature, ce qui ne veut pas dire trivial. Après tout, le rôle est celui d’un hobereau un peu gêné aux entournures, pas d’un noble séducteur.

confirme tout le bien que l’on pensait d’elle après sa Despina dans Cosí fan tutte. Le timbre un peu pointu, avec un vibrato très serré, peut plaire ou pas, mais l’art du chant est indiscutable : voix puissante, bien conduite, nuancée. Surtout, il se dégage d’elle une vivacité et une énergie pleines de charme et de féminité. Comme l’a si bien résumé un spectateur, Toulousain de souche à n’en pas douter : « Hé bé, il faut qu’il soit drôlement miraud, le Taddeo, pour l’avoir prise pour un garçon! »

Problème : avec tant de présence et de qualités vocales, elle éclipse largement sa sœur, ce qui dans cet opéra est tout de même un paradoxe! L’Arabella de Pamela Arsmtrong est en effet bien terne d’abord au premier acte ; un peu plus engagée par la suite, elle ne déchaîne jamais un franc enthousiasme. Si le chant est beau, soigné, il reste placide et manque sensiblement de puissance au point d’être parfois noyé par l’orchestre, problème que ne connaît pas le reste de la distribution. Une jolie démonstration, mais pas une incarnation d’un personnage pourtant attachant. Même sa mère, la toujours excellente Alexandrina Miltcheva, lui en remontre en puissance vocale et en présence dramatique. Au soir d’une longue carrière, parle plus qu’il ne chante, mais lui restent la prestance et l’aisance scénique d’un vrai acteur. Bon Taddeo de , très vivant, bien apparié à sa Zdenka.

privilégie le mouvement et la rondeur à la vivacité. L’orchestre sonne plein, chaleureux, puissant. Une lecture symphonique ; on peut attendre plus transparent, mais c’est tout de même très beau, d’autant que les musiciens semblent prendre plaisir à rendre l’écriture capiteuse du compositeur.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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