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Bruxelles, Théâtre Royal de la Monnaie. 21-III-2006. Claudio Monteverdi (1567-1643)  : L’Incoronazione di Poppea. Opera musicale en un prologue et 3 actes, sur un livret de Francesco Busenello. Mise en scène : David McVicar. Décors : Robert Jones. Costumes : Jenny Tiramani. Lumières : Paul Constable. Chorégraphie et reprise de la mise en scène : Andrew George. Avec : Carmen Giannattasio, Poppea/Fortuna ; Marie-Claude Chappuis, Ottavia/Virtù ; Amel Brahim-Djelloul, Valletto/Amore ; Lawrence Zazzo, Ottone ; Malena Ernman, Nerone ; Thomas Michael Allen, Arnalta/Mercurio/Console ; Marie-Nicole Lemieux, Nutrice, Famigliaro ; Antonio Abete, Seneca ; Mariana Ortiz-Francés, Damigella/Pallade ; Carla di Censo, Drusilla ; Fulvio Bettini, Liberto, Soldato, Tribuno ; Kai-Uwe Fahnert, Lictore, Famigliaro, Tribune ; Daniele Zanfardino, Lucano, Soldato, Console, Famigliaro. Concerto Vocale, direction : René Jacobs.

Le couronnement de Poppée

Lors de sa création au Théâtre des Champs-Élysées, cette production du Couronnement de Poppée avait suscité quelque scandale et provoqué des articles généralement acerbes dans une presse globalement négative. Pour cette reprise à la Monnaie, il semble que certains détails sulfureux ont été modifiés, car dans ce que nous avons vu à Bruxelles, il n’y a pas de quoi fouetter un chat, la production suscitant plutôt l’indifférence et la lassitude d’une grande partie du public belge. Privée de son parfum de scandale, cette mise en scène est un ratage à peu près complet, car a choisi une transposition dans un univers MTV-CNN très contestable, peu originale et difficile à comprendre, car les protagonistes agissent sans qu’on décèle véritablement leurs desseins.

Le spectacle commence pourtant bien, avec un beau prologue, d’une parfaite sobriété, dans lequel l’intérêt est concentré sur les splendides robes de la Vertu et de la Fortune. On déchante cependant avec l’entrée d’Ottone, équipé des inévitables costumes cravate, attaché-case et téléphones portable, et des gardes de Neron, en costume sombre, patrouillant en voiturette de golf. On ne saisit d’ailleurs pas trop qui est leur maître. Avec sa coiffure rasta et son tatouage, est-ce une rock star bisexuelle, un gros bonnet du trafic de drogue, ou un héritier dévoyé d’une grosse fortune patronale ? Difficile à dire, et difficile d’y voir en tout cas une « sorte de Bush antique », comme l’explique avec désinvolture McVicar dans le texte de présentation. Les autres personnages sont aussi maltraités : Poppea est une call girl pas très classieuse, sa nourrice une drag-queen, Drusilla une executive woman en tailleur strict, et Sénèque est un pompeux philosophe médiatique à qui on commande de se suicider en direct sur le plateau d’une émission de télévision. L’actualisation à marche forcée montre ses plus criantes limite dans le traitement de Valletto, qui devient un jeune rappeur à casquette, dansant le hip hop. Pour le rendre plus crédible, on trafique le surtitrage des paroles de son air à Sénèque, qui deviennent une sorte de « ziva le bouffon » ou « tu me gonfles vieux débris » (nous n’avons pas eu la présence d’esprit de noter les paroles exactes). Le seul personnage traité avec dignité est celui d’Ottavia, habillée d’une robe classique et superbe, à la fois crédible et émouvante, débarrassée des gadgets clipeux dont les autres acteurs sont encombrés. Peu d’idées dans cette mise en scène, mais des grossièretés banales pour en masquer l’absence : on rote, ça sent le joint, on se caresse entre hommes sur un cercueil et, cela n’étonnera plus personne, on sniffe de la coke. Bref, cet Incoronazione di Poppea est un pétard mouillé, et cette mise en scène incohérente se révèle bien plus fatigante et irritante que choquante et révélatrice. La distance entre ce qu’on entend, une musique d’un érotisme capiteux et subtil, et ce que l’on voit, un spectacle grossier et trivial, à l’imagination très faible et au pouvoir suggestif nul, est un gouffre. Rome sous le règne de Néron était certes assez décadente, mais on s’y débauchait certainement avec plus de classe que dans ce que nous montre McVicar, et les (en)jeux du pouvoir sont singulièrement absents.

Cette faillite théâtrale est d’autant plus navrante que le résultat musical de la soirée est très enthousiasmant. La distribution est presque sans faille. est une chanteuse un peu irrégulière, nous l’avions beaucoup appréciée dans la Brockes-Passion de Telemann, nettement moins dans la Clemenza di Tito, ce soir en Octavie, elle est superbe, chantant avec engagement, noblesse et beaucoup de classe. en Néron fait preuve d’abattage et d’engagement, mais la ligne de chant manque un peu de souplesse et le timbre de sensualité. Scéniquement par contre, elle est remarquable, se prêtant courageusement à tout ce que la production lui demande. Sa nourrice est incarnée par . La chanteuse québécoise a un tempérament généreux et des aigus de plus en plus brillants et aisés, et le registre grave est toujours d’une beauté stupéfiante. Déchaînée sur scène, elle semble beaucoup s’amuser, mais en fait peut être un peu trop dans le genre nymphomane délurée. Carmen Gianattasio est une Poppea vocalement capiteuse, au médium grisant, mais elle semble perdue sur le plateau (la direction d’acteurs est assez relâchée, mais c’est elle qui en souffre le plus), et on l’habille de robes qui ne sont pas très adaptées à son physique potelé. Carla Di Senso est une Drusilla touchante malgré l’effacement dans lequel elle est maintenue par la mise en scène, Laurence Zazzo peine un peu dans les aigus, mais il chante avec élégance et cœur, Thomas Michael Allen est parfait et , peu aidée par son personnage de rappeur et par les chorégraphies qui vont avec, est un Valletto rayonnant, au timbre délicieux et aux aigus d’une rare plénitude.

Finalement, la seule véritable déception de cette distribution est le Sénèque gris et court de voix d’, souvent dépassé par les exigences du rôle.

Dans ce répertoire qu’il a dans le sang, , dirigeant un à l’instrumentarium luxuriant, avance dans l’œuvre avec des raffinements calculés et une élégance assez précieuse. Certains trouveront cette direction maniérée et peu théâtrale, mais elle est d’une sensualité troublante, et son pouvoir de séduction est immense.

Crédit photographique : © Johan Jacobs

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Bruxelles, Théâtre Royal de la Monnaie. 21-III-2006. Claudio Monteverdi (1567-1643)  : L’Incoronazione di Poppea. Opera musicale en un prologue et 3 actes, sur un livret de Francesco Busenello. Mise en scène : David McVicar. Décors : Robert Jones. Costumes : Jenny Tiramani. Lumières : Paul Constable. Chorégraphie et reprise de la mise en scène : Andrew George. Avec : Carmen Giannattasio, Poppea/Fortuna ; Marie-Claude Chappuis, Ottavia/Virtù ; Amel Brahim-Djelloul, Valletto/Amore ; Lawrence Zazzo, Ottone ; Malena Ernman, Nerone ; Thomas Michael Allen, Arnalta/Mercurio/Console ; Marie-Nicole Lemieux, Nutrice, Famigliaro ; Antonio Abete, Seneca ; Mariana Ortiz-Francés, Damigella/Pallade ; Carla di Censo, Drusilla ; Fulvio Bettini, Liberto, Soldato, Tribuno ; Kai-Uwe Fahnert, Lictore, Famigliaro, Tribune ; Daniele Zanfardino, Lucano, Soldato, Console, Famigliaro. Concerto Vocale, direction : René Jacobs.

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