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Un Don Carlos minimaliste

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 26-V-2006. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes sur un livret de François-Joseph Méry et Camille du Locle, d’après Friedrich Schiller. Version de Modène (1886) chantée dans le texte original français. Mise en scène : Gustav Rueb, d’après un concept original de Christof Loy. Décors : Herbert Murauer. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Reinhard Traub. Avec : Nataliya Kovalova, Elisabeth de Valois ; Laura Brioli, Eboli ; Andrew Richards, Don Carlos ; Ludovic Tézier, Rodrigue, Marquis de Posa ; Nicolas Cavallier, Philippe II ; Sami Luttinen, Le Grand Inquisiteur ; Günes Gurle, Un moine ; Susanne Kirchesch, Thibault ; Alain Gabriel, Le Comte de Lerme ; Mario Montalbano, Un héraut royal ; Ainhoa Zuazua Rubira, La voix du ciel ; Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marco Guidarini.

Enfin ! Sauf omission, il aura fallu dix ans, depuis les déjà mythiques représentations du spectacle de , au Théâtre du Châtelet puis à l’Opéra de Lyon, pour que Don Carlo(s) retrouve son s final et soit donné en français, dans sa langue originale et sur son sol natal. C’est en effet pour la « Grande Boutique » que composa en 1866 sa première mouture, à la prosodie adaptée à notre langue et utilisant toutes les ressources du Grand Opéra, dont la bourgeoisie du Second Empire se délectait. Hélas, le projet ambitieux de l’Opéra national du Rhin renonce à cette version originale pour revenir à la version hybride de 1886 dite de Modène, certes en français, certes en cinq actes (l’acte initial de Fontainebleau est rétabli), mais amputée de nombreux passages et nous privant, entre autres, de la sublime déploration de Philippe II sur le cadavre de Posa, à la fin de l’acte IV, que Verdi a dû trouver tellement réussie qu’il en a repris le thème pour le Lacrymosa de son Requiem.

Déception également en ce qui concerne la mise en scène minimaliste de Gustav Rueb sur un concept de . A l’acte I, l’espace intimiste et destiné à mettre en relief les passions privées de Don Carlos et Elisabeth, qui font le nœud du drame (en fait, le pauvre intérieur d’une supposée cabane de chasse en forêt de Fontainebleau) s’ouvre peu à peu à l’acte II et à l’acte III, premier tableau sur l’extérieur, permettant l’irruption du peuple et des pouvoirs religieux et temporels. La scène de l’autodafé puis celles de Philippe II, sa confrontation avec l’Inquisiteur, avec Elisabeth et la scène finale d’Eboli se déroulent dans une salle de spectacle cramoisie, en effet-miroir de la salle de l’Opéra lui-même. Un mur blanc pour la scène de la prison s’ouvre ensuite sur le plateau nu pour la fin de l’opéra. Costumes contemporains, ambiance de régime totalitaire moderne, chaises électriques pour les suppliciés de l’autodafé, tout cela est déjà vu et daté et surtout ne met pas suffisamment en relief les passions humaines, faute peut-être d’une direction d’acteurs suffisamment aboutie.

La distribution apporte nettement plus de satisfactions. Pour les interprètes d’Elisabeth et de Don Carlos, il s’agit de deux prises de rôle ; on reste confondu dans ces conditions qu’ils soient déjà parvenus à un tel aboutissement, certes perfectible mais témoin d’un grand talent. Elle surtout () fait montre d’un engagement, d’une crédibilité dramatique de chaque instant, avec une parfaite égalité des registres, un sens des nuances et des couleurs confondant. Lui () compose un Carlos un peu trop monolithique, connaît quelques problèmes d’aigus avant que la voix ne se chauffe en cours de représentation mais il essaye aussi des irisations et des pianissimi en voix mixte très intéressants. Tous deux ont la juvénilité de leurs rôles et s’expriment en un français intelligible.

On n’en dira pas autant de Eboli et du Grand Inquisiteur, qui parlent un sabir totalement incompréhensible sans l’aide des surtitres. La Princesse Eboli de est problématique ; des stridences douloureuses dans l’aigu, des graves outrageusement poitrinés, une voix d’allure générale désordonnée, ne lui permettent de composer qu’un personnage outré, excessivement virulent, quasi-hystérique. L’Inquisiteur de possède l’autorité et la puissance du rôle, et sa confrontation avec Philippe II reste un grand moment de la soirée ; cependant, sa tendance à éructer ses imprécations l’empêche d’être totalement convaincant.

Avec les deux voix graves masculines, francophones cette fois et parfaits de diction, on atteint le meilleur. La beauté du timbre et la qualité du legato de font évidemment merveille dans le rôle du Marquis de Posa et sa relative modeste projection ne pose aucun problème dans une salle moyenne comme celle de l’Opéra du Rhin. L’interprétation vocale est exceptionnelle mais un zeste d’engagement et de présence scénique supplémentaire lui permettraient d’atteindre l’historique. n’a pas la voix ni l’autorité pour le rôle de Philippe II. Il réussit pourtant un portrait juste et très émouvant du monarque, déchiré par la raison d’état et si isolé. L’affrontement de ces deux très grands chanteurs à la fin de l’acte II constitue pour nous le sommet incontestable du spectacle.

Dans le programme, dit essayer de trouver une synthèse entre l’approche musicologique et analytique de Claudio Abbado et le sens de l’expressivité, le romantisme de Carlo Maria Giulini, ses deux maîtres. Sa direction est efficace, très lyrique mais de peu de poésie et il fait de l’orchestre plus un accompagnateur qu’un véritable acteur du drame.

Un bien beau et courageux projet que ce Don Carlos en français mais pas complètement abouti, en raison du choix de la version proposée et surtout d’une mise en scène conformiste et insuffisamment approfondie.

Crédit photographique : © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 26-V-2006. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes sur un livret de François-Joseph Méry et Camille du Locle, d’après Friedrich Schiller. Version de Modène (1886) chantée dans le texte original français. Mise en scène : Gustav Rueb, d’après un concept original de Christof Loy. Décors : Herbert Murauer. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Reinhard Traub. Avec : Nataliya Kovalova, Elisabeth de Valois ; Laura Brioli, Eboli ; Andrew Richards, Don Carlos ; Ludovic Tézier, Rodrigue, Marquis de Posa ; Nicolas Cavallier, Philippe II ; Sami Luttinen, Le Grand Inquisiteur ; Günes Gurle, Un moine ; Susanne Kirchesch, Thibault ; Alain Gabriel, Le Comte de Lerme ; Mario Montalbano, Un héraut royal ; Ainhoa Zuazua Rubira, La voix du ciel ; Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marco Guidarini.

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