David Carpenter, le génie à vingt ans

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Verbier. Église de Verbier. 2-VIII-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano n° 9 K. 311 ; Sonate pour violon et piano K. 296 ; Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle K. 478. Emanuel Ax, piano ; Leonidas Kavakos, violon ; David Carpenter, alto ; Johannes Moser, violoncelle.

et Academy 2006

Les festivals s’avèrent souvent plus intéressants par les découvertes qu’on peut y faire que par la confirmation du talent des « têtes d’affiche » qui nous y font courir. Quelles surprises peut-on attendre d’un soliste qui, d’enregistrements en retransmissions radiophoniques ou télévisuelles, s’est toujours affirmé à nos oreilles ? Le trouver en meilleure ou en moins bonne forme ? Le voir vieilli ? L’entendre encore dans son inévitable répertoire ? Bien souvent, la vedette confirmée rassure son auditeur sinon par son talent, du moins par sa constance.

fait partie de cette frange de musiciens rassurants. Il est de ceux dont la stabilité musicale rassérène. Pas d’exploits, pas de facéties, pas d’imprudences. À l’image de son costume bien taillé et de son nœud papillon bien en place, sa musique est bien propre. Un irréprochable sentiment de sécurité habite sa Sonate pour piano n° 9). Une attaque franche, un rubato précis, un tempo métronomique, une exécution un peu sèche comme si elle était jouée sur un clavecin. Analytique en même temps que professoral, le jeu du pianiste semble se passer de tout lyrisme. L’apparente froideur d’exécution est toutefois largement compensée par une lecture aérée de la partition mozartienne. Dans la Sonate pour violon et piano, le piano intrusif d’ domine un peu malheureusement la présence effacée du violoniste estompant l’esprit de cette sonate.

Ce qui jusque-là s’annonçait comme un honnête concert allait s’éclairer d’instants magiques dans le Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle. Bien sûr, l’œuvre est porteuse mais encore fallait-il la faire vivre. À l’instar des versions discographiques existantes, on pouvait penser qu’Emanuel Ax allait trouver, avec les trois jeunes musiciens autour de lui, de quoi exprimer la force et l’autorité de son piano. C’était sans compter sur l’altiste qui, en quelques mesures, s’affirmera comme le maître du plateau. Jouissant déjà d’une belle réputation, d’un palmarès d’étude intéressant, on ne pouvait imaginer qu’il possédait, à seulement vingt ans, une aussi exceptionnelle maturité musicale. Vêtu d’un smoking blanc tranchant avec les habits noirs des autres musiciens, le très beau garçon fascine dès son entrée sur scène. On imagine alors que l’habit va faire le moine et que cette « couverture » de dandy va bientôt s’effacer devant la musique des autres. Dès les premières notes, on doit se rendre à l’évidence. À vingt ans, a du génie. Il opère une fascination irrésistible. Du quatuor on cherche à extrapoler ses notes de l’ensemble, à entendre son seul instrument, le son qu’il en tire, comme pour se convaincre que le tuxedo blanc n’est pas le simple apparat d’un petit talent. Quand, au détour d’une mesure, son alto se détache, le jeune homme s’avère habité par la grâce. Le son de l’instrument est d’une beauté extrême, d’une puissance mesurée, le coup d’archet franc sans agressivité aucune, la musicalité et l’expressivité d’une qualité rare. Chacune de ses notes est pensée et jouée avec intelligence. En maître d’œuvre, il a tôt fait de prendre l’entier de la partition sous son talent de meneur et d’y imprimer son autorité sans que Mozart ne soit jamais oublié. Vivant sa musique jusqu’au bout de sa mèche rebelle, repousse derrière son immense talent l’image des vieux briscards de la musique classique qui se projettent sur le devant des scènes reléguant aux arrières la bonne volonté des jeunes musiciens. Ici, le génie a vingt ans. Génie implacable d’un interprète imposant de son talent la loi de Mozart, seule à avoir droit de cité : La musique.

Crédits photographiques : © Mark Shapiro

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