C’est l’Pérou !

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon Grand Théâtre. 10-I-07. Jacques Offenbach (1819-1880) : La Périchole, opéra-bouffe en trois actes (version 1874) sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors : Claude Stéphan. Costumes et lumières : Patrice Gouron. Avec : Delphine Galou, La Périchole ; Mathias Vidal, Piquillo ; Christophe Lacassagne, Don Andres de Ribeira / le geôlier ; Jean-Claude Sarragosse, Le comte de Panatellas ; Eric Vignau, Don Pedro ; Dalila Khatir, Linda Durier, Anita Henne, les trois cousines ; Jean-Christophe Sandmeier, le marquis de Tarapote / le vieux prisonnier. Chœur (chef de chœur : Bruce Grant) et Orchestre du Duo-Dijon, direction musicale : Joël Suhubiette.

Offenbach : La Périchole

Donnée dans le contexte des fêtes dites « de fin d’année » – et de leur prolongement en janvier – cette Périchole répond à une tradition solidement installée, depuis maintenant des années, dans bien des maisons d’opéra : offrir au public un divertissement de qualité, générant autant que possible bonne humeur et plaisir des sens. On ne s’étonne donc pas que, dans cette perspective, Offenbach soit souvent au programme.

Les librettistes ne retiennent de la nouvelle de Mérimée (Le Carrosse du Saint-Sacrement), que le lieu de l’action et les personnages du vice-Roi (Don Andres) et de la Périchole. L’intrigue associe étroitement satire sociale et comédie (un peu comme, assez souvent, chez Molière). Au centre du propos : le problème, très sérieux, de la liberté de l’artiste confronté aux contraintes de l’indigence, ainsi qu’une réflexion sur le pouvoir. Sur un fond d’hispanisme ambiant et allusif : par la musique, elle-même servie par certains costumes et jeux de scène, et sa troupe concilient admirablement bouffonnerie et gravité, par une mise en scène étourdissante d’invention et un jeu d’acteurs inspiré, soigneusement dosé.

Le Pérou selon Desbordes est une Lima très réaliste, symbolisée, par exemple, par deux imposantes poubelles-conteneurs frappées de la formule « Lima, ville propre » (clin d’œil au souci écologique quasi universel de la planète) ou encore par ce mur de quartier, subissant affichages sauvages et inévitables tags. Ce Pérou-là, explique-t-il dans une « note d’intention », est une sorte de « principauté un peu totalitaire qui paie le peuple pour qu’il fasse semblant d’être heureux ». Rapprochant le personnage de La Périchole de Carmen, « l’autre femme libre », le metteur en scène donne sa perception de l’œuvre, laquelle « navigue toujours entre réalité, théâtre et divertissement, devenant une méditation sur le comédien, l’amour, la vie, le pouvoir, la richesse, le théâtre et l’illusion. »

Au chapitre des inventions les plus originales, ces quelques chefs d’œuvres de mise en scène : l’entrée désopilante de Don Andres, en shérif (ou rock star, façon Elvis de Végas) dans sa luxueuse limousine, encadré de deux « poupées » à la Marilyn ; de même que l’improbable couple de « folles » formé par le gouverneur de Lima (Don Pedro) et le premier gentilhomme de la Chambre du vice-roi (le comte de Panatellas), initialement déguisés en balayeurs des rues, et de bout en bout irrésistibles de drôlerie. Il faut avoir vu aussi le même comte (Jean-Claude Sarragosse) dégringoler acrobatiquement d’une loge en surplomb de scène, dans ce théâtre à l’italienne, quand il s’agira de retrouver les prisonniers évadés, et avoir assisté, dans le même temps, à la soudaine et farouche invasion (en travers du parterre et sur la scène) d’une soldatesque en treillis et kalachnikov (ou variété), digne de quelque république bananière. Autre insolite apparition : le monte-cristesque personnage du vieillard (en père Noël !), évadé de son cachot au bout de douze années de captivité, grâce à son « p’tit couteau » ; ou encore, dans les rues de Lima, ces touristes japonais « mitraillant » tous azimuts ! Autant dire que dans ce festival de mouvements, de couleurs, de costumes, on ne s’ennuie pas une seconde. Voilà pour l’œil.

Quant à l’oreille, elle est tout autant comblée : le plateau vocal est d’excellente tenue. est magnifique en Périchole, et à tout point de vue. Le timbre de voix est particulièrement bouleversant (Ah ! La fameuse lettre… !) ; le vibrato serré de ses aigus vous transporte comme vous remuent ses graves, amples et profonds, jusqu’au fond de l’âme. Son partenaire, le ténor , en Piquillo, en dépit d’une taille qui pourrait le desservir (mais « il grandira car il est Espagnol ! ») sait amuser et émouvoir, tout à la fois. Son timbre de voix, qui s’est déjà accommodé des rôles de Tamino et Alfredo, entre autres, se révèle agréablement charmeur. (Don Andres, le vice-roi) confirme cette remarquable présence scénique qui le caractérise en toutes circonstances, et ses magnifiques qualités de baryton. Nous avons déjà dit tout le bien qu’on pensait, scéniquement, du duo /Jean-Claude Sarragosse ; leur prestation vocale est à la hauteur : justesse, puissance, parfaite clarté d’articulation.

Quant aux trois cousines (, Linda Durier, Anita Henne), sortes de « dindes galantes » quelque peu déjantées, elles composent un trio des plus plaisants.

Un chœur, enfin, particulièrement « pêchu », fréquemment sollicité dans cette pièce (quelle perfection dans « les maris-ré les maris-cal les maris-ci les maris-trants » !) et un orchestre en grande forme, emmenés par un survolté (il chantera sur scène – et avec quel entrain ! – parmi le chœur au cours des nombreux rappels bien mérités et gentiment convertis en bis : voilà qui complète un plein succès, et qui nous incite à voter de chaleureuses félicitations à toute l’équipe de cette production. Et tant pis pour les esprits chagrins qui seraient encore tentés d’abonder dans le jugement des ayatollahs de l’art lyrique de l’époque (cf. Fétis et autre Félix Clément) : ce dernier, auteur d’une histoire de la musique qui fit longtemps autorité, n’affirme-t-il pas que les œuvres d’Offenbach « n’usurperont pas dans cette histoire une place dont elles ne sont pas dignes ? – les dessins grotesques des caricaturistes ne figurant pas dans les galeries du Louvre – » Considérant que ces « bouffonneries déshonorent l’art musical en en faisant le complice d’une industrie lubrique (sic !), il ajoutait : « on ne peut que plaindre les interprètes de ce répertoire tellement spécial qu’on n’en peut rien extraire pour être chanté dans une réunion d’honnêtes gens. »

Dieu merci, les « honnêtes gens » d’aujourd’hui rendent cette justice à Offenbach que si, à l’image du couple de la Périchole, il n’est rien moins qu’un musicien « des rues », sa rue à lui atteint du moins les dimensions des Champs Elysées, et le musicien se hisse parfois au niveau d’un Mozart. Car quand Offenbach est ainsi servi, la périphrase un tantinet railleuse de Rossini à son adresse, et qui a depuis, beaucoup servi : « le petit Mozart des Champs Elysées », cette périphrase-là peut légitimement s’affranchir du « petit »…

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