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Offenbach : la carotte et le bâton

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Dijon, Grand Théâtre, 14-XII-2007 (mais aussi 16, 30 et 31-XII-2007). Jacques Offenbach (1819-1880) : Le Roi Carotte, opérette féerique en trois actes sur un livret de Victorien Sardou, créée au Théâtre de la Gaîté Lyrique à Paris en 1872. Coproduction : Opéra éclaté et le Duo Dijon. Mise en scène et adaptation du livret : Olivier Desbordes. Décors et lumières : Patrice Gouron. Costumes : Jean-Michel Angays et Stéphane Laverne. Collaboration artistique : Eric Perez. Avec Frédéric Saraille, le Roi Carotte ; Eric Vignau, le Prince Fridolin ; Anne Barbier, la Princesse Cunégonde ; Agnès Bove, Robin-Luron ; Nathalie Schaff, la sorcière Coloquinte ; Jean-Claude Sarragosse : Pipertrunk ; Jean-Pierre Chevalier, Truck ; Christophe Lacassagne, Quiribi ; Cécile Limal, Rosée du Soir. Orchestre du Duo Dijon, direction musicale : Dominique Trottein.

Le Roi Carotte : quel est ce titre loufoque qui nous promet une soirée déjantée ? Quel est ce monarque peu banal, usurpateur du trône imaginaire de Fridolin XXIV ? Quelle est cette carotte maîtresse des racines, qui ne se déplace qu’en compagnie d’une aubergine et d’un radis par la magie de la sorcière Coloquinte, qui a un vieux compte à régler avec Fridolin ? Il va remplacer ce prince bambocheur dilapidateur de la fortune de son pays, qui s’apprête à épouser pour sa dot la princesse Cunégonde : une fière luronne, celle-là, et gourmande de plaisirs en tous genres. Dans un premier temps, tout va très bien pour le roi Carotte : les ministres de l’ancien prince, le général Koffre, ministre du Budget, Pipertrunk, ministre de l’Intérieur, se rallient au nouveau monarque, qui n’est pourtant pas une flèche. Même la belle Cunégonde tombe amoureuse de cette ombellifère.

Mais, comme dans tous les contes, il y a les bons et les méchants. Robin-Luron et Rosée du Soir, princesse de Moravie échappée de la prison où la séquestrait Coloquinte, et qui meurt d’amour en secret pour Fridolin, vont aider celui-ci à récupérer son trône. Ils ont besoin d’un accessoire magique pour parvenir à leurs fins : l’anneau de Salomon (Ô Richard W. !) ; et cette quête permet toutes les fantaisies temporelles : nous irons même retrouver les Romains à Pompeï. Après cette péripétie délirante, nous pénétrons au sein du monde animal et c’est grâce aux insectes que Fridolin triomphe sans gloire du roi Carotte, alors bien fané et réduit à l’état de légume dans sa chaise roulante. Le peuple berné a tout de même son mot à dire ; des barricades sont élevées et tout se termine par un chœur vitupérant le pouvoir stupide de la racine légumineuse.

Dans les contes, on le sait, tout est possible ; les époques sont amalgamées, les hiérarchies sociales et les tailles physiques sont bousculées, la magie devient déraison. et les costumiers nous permettent de nous replonger dans le monde de l’enfance et donnent à ce spectacle beaucoup de fraîcheur. La vue de Rosée du Soir habillée en petite fille 1900, qui produit de l’électricité en pédalant sur son vélo pour un trust de l’énergie, est fort réjouissante, comme celle du magicien Quiribi, qui parade en singeant avant de se faire déchiqueter dans sa boîte magique. met aussi en lumière de façon subtile le côté stéréotypé des personnages de cette féerie par un jeu de scène sans équivoque pour chacun d’entre eux : on voit défiler le cynique prétentieux et fat qu’est Fridolin, l’allumeuse Cunégonde, puis le stupide Carotte. La mise en scène est une grande réussite poétique et le choix de cette œuvre méconnue d’Offenbach est bien propre à enchanter la fin de l’année dijonnaise.

Le texte parlé, qui joue un rôle essentiel dans la compréhension de cette œuvre, a été avec bonheur mis au goût du jour et les allusions à l’actualité politique suscitent l’hilarité : voir des marchands déguisés en Bédouins du désert venir proposer leurs marchandises au souverain au lendemain de la visite du président libyen est un vrai régal. Offenbach délivre un message que le metteur en scène a clairement mis en valeur : le monde de la politique n’est pas très reluisant, et il n’y a pas loin du pouvoir à la dictature. Comme le dit Pipertrunk, « il fallait museler, museler toutes et tous au lieu de cette ouverture à droite et à gauche ! Une vraie ratatouille !… Pour bien gouverner il faut museler ».

La musique de est toujours aussi entraînante, et son dynamisme repose sur les mêmes procédés, plus appuyés ici que dans d’autres œuvres plus célèbres : parodies des textes musicaux, des clichés de l’opéra, des livrets sérieux, orchestration trop légère ou trop lourde, pathos à contre-emploi. Les interprètes qui s’adaptent le mieux à leur rôle sont sans nul doute Anne Barbier, Cunégonde ravageuse à la voix bien sensuelle, et , Fridolin un tant soit peu benêt. Frédéric Saraille est aussi très drôle dans son costume de carotte. En revanche Agnès Bove est un peu décevante : son jeu athlétique de lutin virevoltant ne compense pas les défaillances de sa voix dans l’aigu. Cécile Limal, Rosée du Soir, offre de beaux moments mais manque un peu de puissance.

Finalement la seule vraie déception vient de l’orchestre ; dès l’ouverture, on craint le pire et souvent on ne sera pas déçu. La justesse laisse franchement à désirer, la mise en place est approximative et de cette musique qui devrait être pétillante, l’orchestre du Duo réussit trop souvent à faire une pâtée indigeste. Il reste à souhaiter que ce premier essai sera suivi lors des prochaines représentations de résultats plus convaincants, et plus dignes de vrais professionnels.

Crédit photographique : © Nelly Blaya

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Dijon, Grand Théâtre, 14-XII-2007 (mais aussi 16, 30 et 31-XII-2007). Jacques Offenbach (1819-1880) : Le Roi Carotte, opérette féerique en trois actes sur un livret de Victorien Sardou, créée au Théâtre de la Gaîté Lyrique à Paris en 1872. Coproduction : Opéra éclaté et le Duo Dijon. Mise en scène et adaptation du livret : Olivier Desbordes. Décors et lumières : Patrice Gouron. Costumes : Jean-Michel Angays et Stéphane Laverne. Collaboration artistique : Eric Perez. Avec Frédéric Saraille, le Roi Carotte ; Eric Vignau, le Prince Fridolin ; Anne Barbier, la Princesse Cunégonde ; Agnès Bove, Robin-Luron ; Nathalie Schaff, la sorcière Coloquinte ; Jean-Claude Sarragosse : Pipertrunk ; Jean-Pierre Chevalier, Truck ; Christophe Lacassagne, Quiribi ; Cécile Limal, Rosée du Soir. Orchestre du Duo Dijon, direction musicale : Dominique Trottein.

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