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Les Atrides sans fard

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Strasbourg. Opéra National du Rhin. 20-I-2008. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en un acte sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig. Reprise de la mise en scène : Georges Gagneré. Costumes : Thibault Vancraenenbrœck. Lumières : Marion Hewlett. Avec : Janice Baird, Elektra ; Nancy Weissbach, Chrysothemis ; Jadwiga Rappé, Klytämnestra ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Aegisth ; Jason Howard, Orest ; Yves Ernst, Der Pfleger von Orest ; Sophie Angebault, Die Aufseherin ; Agnieszka Slawinska, Die Vertraute ; Mayuko Yasuda, Die Schleppträgerin ; Edmundas Seilius, Ein junger Diener ; Jesús de Burgos, Ein alter Diener ; Marie-Noële Vidal, Erste Magd ; Ciara Hendrick, Zweite Magd ; Karine Motyka, Dritte Magd ; Laure Delcampe, Vierte Magd ; Marie-Paule Dotti, Fünfte Magd. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Daniel Klajner.

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Avec opportunisme et intelligence, l’Opéra national du Rhin remontait Elektra de dans la production de Stéphane Braunschweig, datant de 2002 et couverte d’éloges, et doublait l’intérêt en conviant dans le rôle-titre la soprano , grande habituée du rôle, où elle a fait à chaque fois une considérable impression.

Pièce centrale de la scénographie, la baignoire, où fut assassiné Agamemnon, occupe l’avant-scène durant tout le spectacle. Elle rappelle en permanence le meurtre du père, moteur des conflits et déchirements qui agitent cette famille des Atrides. C’est dans sa proximité immédiate, dans un univers en noir et blanc, que s’est réfugiée Elektra, ivre de vengeance, et c’est encore dans cette baignoire qu’elle viendra tremper ses mains dans le sang paternel avant son extase finale. A l’arrière-plan, apparaissant par transparence, c’est le monde des assassins, sa mère Klytämnestra et son beau-père Aegisth : une chambre à coucher rouge-sang dont le seul élément est un matelas posé à même le sol et aux draps défaits, témoignage de leurs amours criminelles. Cet espace scénique dépouillé et néanmoins évolutif est animé par les changements d’éclairage très signifiants de Marion Hewlett.

La force du spectacle de tient beaucoup à cette économie de moyens, y compris dans la direction d’acteurs. Il abandonne toute référence à la tragédie antique – il s’en explique dans le programme – mais aussi à une certaine tradition expressionniste. Foin des maquillages outranciers et des gestes grandiloquents ! La violence des sentiments est toute entière dans la musique et il est inutile d’en rajouter scéniquement. Les personnages y gagnent en richesse et crédibilité, moins archétypes qu’à l’accoutumée et beaucoup plus proches du spectateur dans leurs nuances et leurs contradictions. Cette indubitable réussite de mise en scène nous a paru cependant, par moments, tourner à vide et de manière un peu mécanique ; peut-être que le fait que n’ait pas lui-même assuré cette reprise et retravaillé avec les chanteurs y est pour quelque chose.

L’Elektra de arrivait précédée d’une flatteuse réputation, que ce soit par exemple à Toulouse ou à Nantes. Indubitablement, il s’agit là d’une titulaire majeure du rôle. La voix est longue, d’une puissance insoupçonnable dans un corps aussi frêle, d’une endurance remarquable, qui lui permet d’affronter sans moment de faiblesse ce rôle vocalement assez terrifiant, capable pourtant de nuances comme dans la scène de retrouvailles avec son frère Orest, où elle montre une prégnante tendresse. Après une entrée curieusement en demi-teinte dans ses appels au père, l’instrument vocal se chauffe et va crescendo jusqu’à l’hallucination finale. Au passif, un timbre un peu rêche, un vibrato mal contrôlé en début de spectacle, quelques graves assourdis et quelques aigus criés ne viennent pas durablement entacher son interprétation. L’incarnation dramatique est tout aussi aboutie, plus Salomé que Walkyrie, moins monolithique que nombre de ses consœurs. Cependant, on la sent quelquefois comme bridée par la mise en scène, prête à s’embraser sans totalement y parvenir, incomplètement libérée.

Si Janice Baird n’occupe pas à 100% la scène, c’est aussi que deux interprètes impressionnantes lui donnent une réplique à sa hauteur et d’égale puissance. La Chrysothemis de Nancy Weissbach, seul élément repris de la distribution initiale de 2002, est éblouissante ; sa voix ronde, aux aigus triomphants, sa chevelure blonde et sa psychologie exempte de toute névrose l’opposent point par point à sa sœur Elektra. La Klytämnestra de est tout aussi magnifique ; voix richement timbrée sur toute la tessiture, usant avec parcimonie du sprechgesang, incarnation de femme mûre sans caricature, tourmentée et inquiétante, néanmoins capable de mystère et de séduction, comme dans la narration de son rêve et le dialogue avec sa fille qui s’ensuit. Complètent ce trio féminin de grande classe, l’Orest clair de timbre et un peu falot de , le luxueux Aegisth de , qui parvient à faire exister son personnage en quelques répliques seulement, et un ensemble de servantes un peu trop hétérogène.

Dans un entretien reproduit dans le programme, le chef d’orchestre expose son approche de la musique de , après avoir vu un documentaire où le compositeur dirigeait son propre Don Juan : « Ce n’est pas le chef d’orchestre qui doit rendre la musique expressive. L’expressivité est déjà dans la partition. » Cela nous vaut une lecture passionnante, très analytique et révélant des timbres insoupçonnés sous d’autres baguettes, sans pathos excessif et excellant dans les contrastes –de dynamique notamment– et les changements d’atmosphère. L’, dans un de ses grands jours, répond avec vigueur et attention à ses injonctions et offre aux voix un tapis sonore somptueux. Une réussite de plus à mettre au compte de l’Opéra national du Rhin.

Crédit Photographique : Janice Baird (Elektra) & Nancy Weissbach (Chrystothemis) © Alain Kaiser / ONR

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Strasbourg. Opéra National du Rhin. 20-I-2008. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en un acte sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig. Reprise de la mise en scène : Georges Gagneré. Costumes : Thibault Vancraenenbrœck. Lumières : Marion Hewlett. Avec : Janice Baird, Elektra ; Nancy Weissbach, Chrysothemis ; Jadwiga Rappé, Klytämnestra ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Aegisth ; Jason Howard, Orest ; Yves Ernst, Der Pfleger von Orest ; Sophie Angebault, Die Aufseherin ; Agnieszka Slawinska, Die Vertraute ; Mayuko Yasuda, Die Schleppträgerin ; Edmundas Seilius, Ein junger Diener ; Jesús de Burgos, Ein alter Diener ; Marie-Noële Vidal, Erste Magd ; Ciara Hendrick, Zweite Magd ; Karine Motyka, Dritte Magd ; Laure Delcampe, Vierte Magd ; Marie-Paule Dotti, Fünfte Magd. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Daniel Klajner.

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