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Thésée, sans émotion

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 20-II-2008. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Thésée, tragédie mise en musique en un prologue et cinq actes sur un poème de Philippe Quinault. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Décors : Hans Schavernoch. Costumes : Sylvie de Segonzac. Chorégraphie : François Raffinot. Lumière : Fabrice Kebour. Avec : Paul Agnew, Thésée ; Anne Sofie von Otter, Médée ; Sophie Karthäuser, Æglé ; Jean-Philippe Lafont, Égée ; Jaël Azzaretti, Cérès / Cléone / une bergère ; Nathan Berg, Mars / Arcas ; Aurélia Legay, Vénus / Dorine / une bergère ; Salomé Haller, La prêtresse ; Cyril Auvity, Bacchus / un plaisir / un berger / un vieillard. Chœur (Chef de chœur : Denis Comtet) et orchestre Le Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm

Il est des charmes qui demande à maîtriser les justes proportions des filtres pour agir, mais ce soir pour la première de Thésée au Théâtre des Champs-Elysées, reconnaissons que les apprentis sorciers ne les ont pas toujours trouvées.

Et s’il y eu quelques beaux moments, la mise en scène était sinistre, et parfois malgré elle comique (surtout dans les moments les plus solennels et/ou les plus tragiques), ni la distribution pour le moins hétérogène et inadaptée voire même cruelle, ni les chœurs et le Concert de l’Astrée ne parvinrent à trouver, entre eux, ce juste équilibre qui fait que d’une équipe on devient une troupe et que trois heures, pour un spectateur, peuvent passer très vite ou paraître interminables.

Thésée nous conte l’histoire si l’on s’en tient strictement au livret, d’un jeune homme qui portant secours à la cité où règne son père qui ne le connait pas encore, Égée, et où vit celle à qui vont ses tendres sentiments, Æglé doit affronter la jalousie de ce père qui aime également notre héroïne et celle d’une autre femme, amoureuse de notre héros, sorcière infanticide et redoutable, Médée. Triomphateur des ennemis de la cité, il viendra à bout du Mal, se fera reconnaître par son père et vivra heureux dans un royaume protégé par les dieux. L’on trouve également des serviteurs devant apporter une note piquante, à un livret déjà plus tragique que Cadmus et Hermione, la première tragédie lyrique de Lully.

Entre points faibles et points forts, que retenir de cette soirée, qui ne fut donc pas parfaite mais où malgré tout il y eut quelques beaux moments ?

La mise en scène tout d’abord. Tout est affaire de goût bien sûr ! Mais est-il « crédible » de faire chanter à des religieuses de Port-Royal « Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas », le sourire nous guette alors ? Et lorsque Æglé se retrouve prisonnière des Enfers, il nous devient alors quasiment impossible de réfréner un fou rire tant l’on pense plus à un film gore de série B, qu’à une vision baroque scénique de ces lieux et de ses habitants. En fait, toute la mise en scène pêche par ce semblant baroque qui n’ose se dire contemporain. Le plus déplaisant, aura été cette vision des Enfers, plus drôle que terrifiante, avec cette projection vidéo tirée du Jardin des délices de Jérôme Bosch et des insertions qui tiennent du bricolage amateur, ainsi que ce Louis XIV constamment représenté, expliquant et surlignant que Thésée, Versailles et la musique de Lully, ne peuvent se résumer qu’à la personne du Roi.

Malgré des décors illustrés par des photos de Versailles (dont la beauté est une évidence) et dont le Prologue se passe expressément selon le livret dans ses jardins (mais il s’agissait des jardins baroques), un sentiment de mal être naît des arrêtes des miroirs et de ce plancher noir qui reflètent violemment et de manière gênante pour la salle, les lumières des projecteurs. Et s’il n’était certainement pas facile d’éclairer un décor aussi sombre, était-il pour autant utile d’utiliser des lumières aussi froides plus proche de celles d’une morgue que de la lumière versaillaise ? La plupart des costumes sont séduisants, et en dehors des nones et des morts vivants, seuls les costumes de Thésée (se référant à un portrait de Louis XIV) et les arlequins d’Arcas et de Cléone qui ne leur sied vraiment pas dans le Prologue où ils ridiculisent leur Mars et Cérès (fallait-il faire l’économie de deux costumes ?) sont une des belles réussites de ce spectacle.

Si certains choix dans la chorégraphie peuvent surprendre, comme la capœira pour illustrer le ballet des combattants, les danseurs font preuve d’une réelle élégance.

Mais venons-en à la musique. Le continuo est superbe et le Concert de l’Astrée possède de très belles parties côté cordes et bois, en revanche les cuivres et les percussions sont vraiment à revoir, d’ailleurs sont-ils vraiment baroques ? L’orchestre ne respire pas, il semble comme écrasé, peut – être par le volume de la salle ? Mais pas seulement. Il manque quelque chose, plus de rondeurs, plus de volupté, plus d’ampleur. Les chœurs doivent eux mieux se synchroniser avec l’orchestre, et travailler leur diction d’un français qui ici est pourtant contemporain. Dans le prologue, tous semblent brouillon, et l’on se prend à chercher les sous-titres, qui n’existent pas, d’autant plus que certains interprètes présentent la même défaillance. A ce jeu là seuls , Jaël Azzaretti, et maîtrisent la théâtralité des mots.

Au point de vue vocal, les faiblesses de la distribution qui se voulait flamboyante, parce que composée de « pointures », nous laissent sur une impression mitigée. Par la diction brouillonne et un manque de hiératisme dans la gestuelle, le tout manque d’une certaine noblesse. Aucun couple ne fonctionne. Chez les hommes, seul dans des petits rôles nous enchantent par le scintillement joyeux de son timbre et les nuances des couleurs dont il se plait à jouer passant de Bacchus à un vieillard avec plaisir. Dans le rôle titre, a la voix usée, son timbre manque de charme et de chaleur. Il ne parvient jamais, mais peut-être est-ce voulu, à nous émouvoir ? Quant à Nathan Berg, dans Arcas et Mars, sa diction est noyée, son timbre est trop sombre et son personnage principal de valet a théâtralement quelque chose de déplaisant. Chez les dames retenons, en grande prêtresse, aux aigus lumineux, quasi divins, Jaël Azzaretti, en Cléone piquante possédant un abattage quasi mozartien, et surtout la grande triomphatrice de cette soirée . Elle est une Médée tragique, sachant nous faire percevoir dans la délicatesse de pianissimi douloureux, la rage de cette femme qui ne sait pas aimer.

Grâce à un joueur expressif à la viole de gambe, Anne Sofie von Otter dans l’air de Médée au tout début de l’acte V « ah, faut-il me venger en perdant ce que j’aime », nous offre cet instant magique entre tous, où une voix pure tout en nuances nous dépeint ces « passions de l’âme » si baroque.

Alors avec un peu plus de temps, devrait parvenir à corriger les approximations musicales et pouvoir faire de son Thésée une belle version, auquel il manquait l’essentiel ce soir, l’émotion. Scéniquement… on ne peut que rester dubitatif, on est bien loin de la magie retrouvée de Cadmus et Hermione.

Crédit photographique : Anne Sofie von Otter (Médée) & (Thésée) © Alvaro Yanez

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 20-II-2008. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Thésée, tragédie mise en musique en un prologue et cinq actes sur un poème de Philippe Quinault. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Décors : Hans Schavernoch. Costumes : Sylvie de Segonzac. Chorégraphie : François Raffinot. Lumière : Fabrice Kebour. Avec : Paul Agnew, Thésée ; Anne Sofie von Otter, Médée ; Sophie Karthäuser, Æglé ; Jean-Philippe Lafont, Égée ; Jaël Azzaretti, Cérès / Cléone / une bergère ; Nathan Berg, Mars / Arcas ; Aurélia Legay, Vénus / Dorine / une bergère ; Salomé Haller, La prêtresse ; Cyril Auvity, Bacchus / un plaisir / un berger / un vieillard. Chœur (Chef de chœur : Denis Comtet) et orchestre Le Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm

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