Œdipe, enfin rendu à l’universalité

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse, Théâtre du Capitole. 12-X-2008. Georges Enesco (1881-1955) : Œdipe, tragédie lyrique en quatre actes sur un livret de Edmond Fleg. Mise en scène : Nicolas Jœl et Stéphane Roche ; décors : Ezio Frigerio ; costumes : Franca Squarciapino ; Lumières : Vinicio Cheli. Avec : Franck Ferrari, Œdipe  ; Sylvie Brunet, Jocaste  ; Marie-Nicole Lemieux, La Sphinge  ; Amel Brahim-Djelloul, Antigone  ; Maria José Montiel, Mérope  ; Qiu Lin Zangh, Une Thébaine  ; Arutjun Kotchinian, Tiresias ; Vincent Le Texier, Créon  ; Emiliano Gonzales Torro, Le berger  ; Enzo Capuano, Le Grand-prête  ; Harry Peeters, Phorbas ; Jerôme Varnier, Le veilleur  ; Andrew Schrœder, Thésée ; Léonard Pezzino, Laïos ; Chœur du Capitole (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert)  ; Maîtrise du Capitole (chef de chœur : David Godfroid)  ; Chœur de l’Opéra de Bordeaux (chef de chœur : Jacques Blanc) ; Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Pinchas Steinberg.

Œdipe

Il est bien rare qu’un critique découvre une œuvre complètement inconnue et plus encore qu’il y succombe. Cet opéra qui est le chef d’œuvre de son créateur, violoniste et compositeur de génie, mérite bien mieux que l’oubli dans lequel il est tombé.

Monter cet ouvrage tenait de la gageure, mais Nicolas Jœl y tenait énormément et il est arrivé à le proposer en ouverture de saison. Il a bien failli ne pas le voir car un problème de santé l’a affaibli gravement, mais provisoirement. Cette production du Capitole est la seule en France depuis la création à Paris en 1936 ! C’est dire la rareté de cet unique opéra d’Enesco !! Et il faut reconnaître que c’est tout à fait incompréhensible tant la partition est de toute beauté sur le plan vocal comme orchestral. Par contre il faut accepter une distanciation affective propre au sujet mythique et à une action connue de tous et annoncée à l’avance. Pourtant les moments de tensions sont nombreux même si il n’y a rien des ressorts habituellement présents à l’opéra, pas de couple d’amoureux, de jaloux, de méchants et de gentils. Tous les personnages sont un peu hors du mode relationnel habituel, hors de la morale, tous participent au mythe, chacun à sa place. Seule la tentative de résistance d’Œdipe à son destin tragique produit une tension dramatique, mais cela fonctionne très bien. Un protagoniste très important est le chœur, tout du long, actif lui aussi dans le montage de la tragédie. De plus il faut une distribution très nombreuse avec de grandes exigences vocales. Nicolas Jœl propose une distribution très équilibrée et parfaite jusque dans les plus petits rôles, une Thébaine chantée par la voix inouïe de , ou Thésée qu’ campe magistralement malgré la minceur du rôle.

Il faudrait citer les qualités de chaque chanteur (ils sont 14 !), mais leur liste est fastidieuse et il paraît préférable de souligner le magnifique travail d’équipe, mettre l’accent sur une diction impeccable et un travail d’appartenance au groupe plus que la recherche d’une individualité narcissique, personne ne cherchant à tirer la couverture à lui. Il n’y a aucune faiblesse, aucune dans les voix, et les acteurs sont habiles et convaincants. Bien évidemment le rôle-titre porte sur ses épaules tout l’ouvrage, c’est bien le moins pour Œdipe le héros mythique à qui Freud a donné l’universalité. Le choix de est une vraie réussite. Ce jeune baryton trouve là sinon son meilleur rôle, du moins celui dans lequel il peut donner toute la mesure de son talent, aujourd’hui magistral. Sur le plan strictement vocal il ose des couleurs très variées et travaille la beauté du timbre au début de l’ouvrage pour arriver à une expression de la douleur et de la révolte proche du cri. La tendresse qu’il arrive à exprimer dans sa nuit volontaire envers sa fille Antigone est d’une grande émotion. Vraiment toute la richesse d’un personnage hors norme trouve en cet interprète un médium efficace avec qui le public sympathise. Ce refus de mourir avant d’avoir compris, sa tentative de lutte contre les prophéties, puis ensuite cette acceptation finale de son destin, ce renoncement à la lutte, dette venue de la paix sont un grand moment de théâtre. Car l’écueil de cette partition, sa forme d’exigence est peut-être l’absence de séduction de la ligne vocale, toujours proche d’une déclamation toute classique comme héritée de Gluck.

C’est l’orchestre qui avec beaucoup d’imagination et de virtuosité, illustre, décrit, aère un discours souvent fermé sur lui-même. Un orchestre nombreux et audacieux qui va jusqu’aux portes de l’atonalité, mais reste très post-romantique. L’autre grand artiste qui supporte l’œuvre est le chef d’orchestre. est tout à son affaire lui qui a osé in loco Wagner et Strauss comme personne. L’autorité de sa direction, sa recherche du détail comme sa vision d’ensemble sont prodigieuses. Une petite difficulté à gérer les forte avec les entrées des chanteurs est encore perfectible pour le confort des voix et la lisibilité du texte. D’une façon constante la nuance forte est un peu haute à l’orchestre et avec le chœur qui a tendance à abuser des décibels pas toujours musicalement. Un rôle se détache et hante la mémoire par sa vivacité et sa théâtralité hors normes c’est la Sphinge de Marie Nicole Lemieux. Incarnation inoubliable qui utilise l’expressivité du visage et les couleurs de la voix pour donner vie à un personnage énigmatique et immobile.

Au niveau visuel Nicolas Jœl et ses complices ont souhaité des costumes uniformes sans caractérisation évidente. Ni beaux ni laids ils tombent lourdement sur les corps en réduisant la mobilité. Ce parti pris statique suit la ligne de chant. L’option de suivre l’orchestre aurait apporté couleurs variées, mouvement et plus de souplesse. C’est un choix. Visuellement comme musicalement le chœur est utilisé plutôt en masses compactes. Les décors jouent sur le classicisme et la rigueur de lignes strictes. Avec un hémicycle omniprésent. Les lumières sont subtiles et illustrent les variations du jour.

L’audace de cette réhabilitation à obtenu un grand succès public prouvant qu’à conditions d’y mettre les moyens exacts et un vrai travail d’équipe la curiosité paye autant que les scies du répertoire.

Crédit photographique : (Œdipe) & (Antigone) © Patrice Nin

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