Banniere-ClefsResmu-ok

La Piste aux Etoiles

La Scène, Opéra, Opéras

Baden-Baden. Festspielhaus. 31-I-2009. Richard Strauss (1864-1949) : Der Rosenkavalier, comédie pour musique en trois actes sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène, décors et costumes : Herbert Wernicke. Reprise de la mise en scène : Alejandro Stadler. Lumières : Werner Breitenfelder. Avec : Renée Fleming, la Maréchale ; Sophie Koch, Octavian ; Diana Damrau, Sophie ; Franz Hawlata, le Baron Ochs auf Lerchenau ; Franz Grundheber, Herr von Faninal ; Jonas Kaufmann, un Chanteur ; Irmgard Vilsmaier, Marianne Leitmetzerin ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Valzacchi ; Jane Henschel, Annina ; Andreas Hörl, un Commissaire de Police ; Wilfried Gahmlich, le Majordome de la Maréchale ; Lynton Black, un Notaire ; Jörg Schneider, le Majordome de Faninal/un Aubergiste/un Dresseur d’animaux ; Bernarda Bobro, une Couturière ; Catherine Veillerobe/Angela Rudolf/Nina Amon, trois nobles Orphelines ; Michael Schwendinger, un Domestique ; René Schumann, Leopold ; Uli Kirsch, Pierrot. Philharmonia Chor Wien (chef de chœur : Walter Zeh), Theaterkinderchor am Helmholtz-Gymnasium Karlsruhe (chef de chœur : Waltraud Kutz), Orchestre philharmonique de Munich, direction : Christian Thielemann.

Le Chevalier à la Rose

Le Festival d’hiver de Baden-Baden était le cadre d’un triple événement en cette fin janvier. Evénement mondain avec la présence de nombreuses personnalités du monde de la politique, de l’économie ou des arts. Evénement médiatique avec la télévision qui interviewait le public aux entractes et Unitel qui captait en salle le spectacle en vue d’un futur DVD et, semble-t-il, d’un CD. Evénement musical enfin avec la première apparition dans une fosse d’opéra de l’, réputé comme l’un des tout meilleurs orchestres au monde. A l’affiche, un des chefs d’œuvre de l’opéra allemand : Le Chevalier à la Rose du munichois . Pour l’occasion, la direction du Festspielhaus de Baden-Baden avait réuni une incroyable «dream team», réussissant la performance de rassembler une pléiade de vedettes du chant, pour la majorité d’entre elles dans des rôles où elles se sont acquis une incontestable notoriété et qu’elles ont abondamment fréquentés. Une distribution à faire pâlir d’envie Salzbourg et New York réunis. Et pour conduire tout ce beau monde, la forte personnalité artistique du chef , actuel directeur du Philharmonique de Munich et, lui aussi, grand habitué de l’œuvre.

Pour la mise en scène, on est en terrain connu et éprouvé. La production de feu , réactivée ici par Alejandro Stadler, a en effet été créée au Festival de Salzbourg en 1995 et redonnée à plusieurs reprises, en particulier à l’Opéra de Paris. Un spectacle de bon aloi, plutôt consensuel, sans fulgurances ni indignités. Au positif, une scénographie très spectaculaire et qui met sciemment en évidence l’artifice du théâtre, faite de grands miroirs pivotants autorisant des changements de décors à vue, une direction d’acteurs bien travaillée, une transposition sans heurt à l’époque de la création de l’œuvre, avec des costumes dans l’ensemble d’une grande élégance, mais qui évacue tout de même tout l’arrière-plan de la Vienne de Marie-Thérèse, si essentiel pour Hofmannsthal. Au passif, une tendance à la surcharge scénique (la chambre de la Maréchale, le salon de Faninal ou la modeste auberge du dernier acte se voient envahis par une foule excessive et peu crédible de dizaines d’enfants, choristes, figurants, animaux occasionnant une grande confusion), des facilités comme cet escalier digne des Folies Bergères où Octavian vient remettre la rose d’argent à Sophie ou le plat de spaghetti offert en récompense au chanteur italien et quelques inutiles vulgarités (Octavian dressant comme un attribut viril le polochon de la Maréchale, Ochs dégrafant le pan avant de son pantalon pour bien signifier ses intentions à Mariandel par exemple). Globalement, cette mise en scène fonctionne ; l’action avance, les protagonistes interréagissent avec crédibilité. Et l’on persiste à trouver superbe l’image finale, où les miroirs se positionnent pour renvoyer l’image de la salle elle-même, non parce qu’elle voudrait signifier que nous sommes tous des voyeurs ou partie intégrante de ce qui se passe sur scène – notion archi-rebattue et ultra-convenue – mais parce qu’elle isole à l’avant-scène le couple des tourtereaux, Sophie et Octavian, seuls au monde dans leur tout nouvel amour et leur apparente fragilité.

En tête d’une distribution d’un niveau extrêmement relevé, – pourtant annoncée souffrante – réussit un Octavian d’anthologie : tessiture idéale, finesse du jeu, attention au texte, projection magistrale, art de la ligne et des nuances. C’est vraiment un adolescent troublant de vérité qui prend vie sous nos yeux, boudeur, immature et tellement touchant. Elle domine sans effort, de la tête et de la voix, ses deux partenaires féminines, tendant même à presque déséquilibrer les ensembles. Quasiment au même niveau superlatif, la Sophie de est magnifique ; la voix n’est pas immense mais projetée avec efficacité et les aigus, longuement tenus sur le souffle, d’une grande beauté et d’une impeccable justesse, même si on a connu plus libre et plus aérien. Actrice excellente, elle démontre aussi son aptitude à faire exister scéniquement un personnage complet et évolutif, par une multitude d’expressions et de gestes justes et bien sentis. La Maréchale de est bien connue en France, où elle a déjà chanté le rôle à Paris en 1997. Par comparaison avec le souvenir de ces représentations de l’Opéra-Bastille, la fréquentation assidue du rôle lui a permis d’enrichir et d’intérioriser son incarnation, sans plus trace de ces minauderies qui entachaient par moment son jeu, mais sans atteindre, dans sa grande introspection de l’acte I sur le temps qui passe, à l’infinie nostalgie qu’y mettait une Felicity Lott par exemple. Vocalement, l’aigu reste somptueux, charnu, exceptionnel de plasticité et de splendeur du timbre. Les registres medium et grave sont moins sonores, la contraignant parfois dans les passages de quasi-parlando à malmener la ligne et à perdre en homogénéité. Une interprétation majeure néanmoins.

Le Baron Ochs de , lui aussi grand habitué du rôle, constitue le seul élément contestable de la distribution. La mise en scène en fait un personnage grotesque, excessif et vulgaire – ce que Ochs n’est pas – et le ridiculise en l’affublant d’une culotte courte à la tyrolienne mais sa personnalité et son métier lui permettent de l’habiter avec conviction. Apparemment abandonné par sa voix, comme ses mimiques au rideau final ont tenté de le faire comprendre, il ne parvient hélas à aucun moment à soutenir la vocalité du rôle : aigus ternes, graves éteints, refuge dans le parlando. Sans avoir jamais été un Ochs historique, on l’y a connu tout de même bien meilleur. Le vétéran (71 ans en septembre dernier !) est par contre irréprochable en Faninal, sonore et bien chantant. L’ensemble des rôles secondaires est aussi particulièrement soigné. Baden-Baden s’est offert le luxe incroyable de faire venir pour chanter les deux strophes de chanteur italien, dont il s’acquitte glorieusement, la première strophe piano, la seconde forte, avec des aigus éblouissants. Mais il faut encore mentionner, parmi d’autres, le Valzacchi plus mafioso que nature de , la truculente Annina de ou le Commissaire très bien mis en relief par Andreas Hörl.

De la profonde fosse du Festspielhaus émanent les sortilèges sonores qui confirment que l’ n’a pas usurpé sa réputation de beau son : cordes somptueuses et homogènes, bois ironiques, vents virtuoses, basson mystérieux et tragique dans la scène de la Maréchale. le fait sonner très symphoniquement, dans une conception plus allemande que véritablement autrichienne. Ainsi, le rythme marqué et avec peu de rubato des valses leur confère plus une allure de Ländler que d’authentiques valses viennoises. Une direction pourtant théâtrale, mouvementée, dynamique et qui fait confiance à la qualité des chanteurs pour surmonter la masse orchestrale (ce qu’ils réussissent sans problème). On n’a jamais entendu les scènes de groupe des premier et dernier actes aussi exceptionnelles de précision, de mise en place, sans décalage.

Alors ? Tenons-nous là un Rosenkavalier d’anthologie, pour l’éternité, comme peut l’être celui de Carlos Kleiber à Vienne ? Certes, non. Mais force est de reconnaître que le rassemblement de compétences réuni à Baden-Baden constitue probablement ce qui peut se faire de mieux à l’heure actuelle. Comment renier le trio final, pris par Christian Thielemann dans un tempo d’adagio brucknérien, où les trois voix féminines rivalisent de splendeur et de plasticité pour nous emmener tout près du paradis ? Une grande soirée, qui laissera des souvenirs vivaces aux heureux spectateurs.

Crédit photographique : © Andrea Kremper

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.