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Les Contes d’Hoffmann par Nicolas Joel, des contes pour rêver

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Turin. Teatro Regio. 08-II-2009. Jacques Offenbach (1819-1880) : Les Contes d’Hoffmann, opéra fantastique en un prologue, 3 actes et un épilogue, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré. Mise en scène : Nicolas Joel, reprise par Stéphane Roche ; décors : Ezio Frigerio ; costumes : Franca Squarciapino ; lumières : Vinicio Cheli. Avec : Alfonso Antoniozzi, Lindorf / Coppelius / Dr Miracle / Dapertutto ; Carlo Bosi, Andres / Cochenille / Frantz / Pittichinaccio ; Diego Matamoros, Luther ; Alessandro Guerzoni, Crespel ; Arturo Chacón-Cruz, Hoffmann ; Nino Surguladze, Nicklausse / La Muse de la poésie ; Emanuele Giannino, Spalanzani ; Desirée Rancatore, Olympia ; Raffaella Angeletti, Antonia ; Giovanna Lanza, La voix de la mère d’Antonia ; Monica Bacelli, Giulietta ; Armando Ariostini, Schlemil / Hermann ; Gianluca Sorrentino, Nathanafil. Chœur du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio) Orchestre du Teatro Regio, direction : Emmanuel Villaume.

Parce que Les Contes d’Hoffmann n’ont pu être terminés par , l’idée de la mise en abyme qu’on y perçoit est fréquemment utilisée comme du pain béni par des metteurs en scène en mal d’explications psychologiques et psychanalytiques fumeuses. Rien de tel avec Nicolas Joël (production déjà vue à Toulouse). Il y voit une poésie amoureuse. Entre le prologue et l’épilogue, il découpe la marche enivrée d’Hoffmann en trois passions séparées, éclaircissant superbement le propos de l’opéra. Tout au long du parcours amoureux d’Hoffmann, la Muse s’érige en conscience de son héros, comme pour le protéger de ses illusions. Aidé dans sa démarche poétique par le gigantesque et magnifique décor d’ et par les somptueux costumes de , illumine le spectacle de la poésie des humbles. Un spectacle rare. Rare par le rêve qu’il procure. Un rêve d’opéra, un rêve de théâtre, un rêve de musique, un rêve de chant. Quel bonheur de voir un spectacle qui permet aux spectateurs de se laisser emporter loin de ses préoccupations journalières par une poésie de sons, de couleurs, d’images. Certes le drame est présent. L’intrigue tue les trois héroïnes d’Hoffmann qui retrouvera vaille que vaille son insatisfaction amoureuse.

Sur un fond de rosaces translucides enchâssées dans des structures métalliques à l’architecture début de siècle dernier, ce décor de gare d’époque se transforme au gré des éclairages de Vinicio Cheli, de la brasserie où se retrouvent les étudiants amis d’Hoffmann à la Venise bleutée de la barcarolle, en passant par l’intérieur de la demeure d’Antonia envahi d’instruments de musique, étranges automates d’avant-bras jouant de la batterie, de la contrebasse ou devant une locomotive fumante montrant l’atelier de Spalanzani fier de sa merveilleuse poupée mécanique Olympia.

Le décor et les costumes sont autant d’éléments de potentialisation qui s’associent à la musique superbe jaillissant de la fosse. L’Orchestre du Teatro Regio lui aussi somptueux de couleurs, de précision, d’harmonies est emmené par un habité d’une débordante verve lyrique. Déjà en novembre 2007, il avait impressionné son monde grâce à sa magnifique direction d’orchestre dans Ariane et Barbe-Bleue de . Il avait montré d’élégante manière son immense respect de la musique française. Ici, il confirme son sens de la ligne mélodique et des ambiances faite musique. Rugissant de toute la puissance de son orchestre pour instaurer les climats de l’intrigue, il en impose subitement un pianissimo idéal lorsque le chanteur prend la parole. Une musicalité à fleur de peau qui scelle l’équilibre vocal et orchestral. Laissant s’exprimer tout l’humour, toute la satire et toute la beauté de la musique d’Offenbach, vit l’harmonie.

Dommage que ce climat musical et théâtral idéal contraste avec le manque de soin apporté à l’expression vocale. Le côté masculin de la distribution apporte un doute sérieux quant à l’efficacité des études musicales confiées à Janine Reiss. Bien rares sont les interprètes dont la diction française est intelligible. A commencer par le ténor (Hoffmann) dont le français est incompréhensible dès qu’il chante en force. Vocalement souvent à la limite de ses possibilités, l’articulation pâteuse, obsédé par le souci de tenir son écrasant rôle jusqu’au bout du spectacle, le ténor mexicain perd son personnage en route. Constamment face public, ses déplacements limités amenuisent l’excès qu’on attend d’un caractère aussi extraverti qu’Hoffmann. Ignorant les femmes de sa folle passion, jamais on ne croit à ses amours. La basse Alfonso Antoniozzi (Lindorf, Coppelius, Dr Miracle, Dapertutto) domine tout aussi mal la langue de Voltaire et souffre d’une émission nasale qui ne fait rien pour améliorer sa prononciation. Ses personnages manquent ainsi de leur saveur diabolique. A l’image de son «Scintille, diamant» du quatrième acte qui manque singulièrement d’éclat. Quant aux autres protagonistes, leurs accents italianisants du français sont souvent gênants et inappropriés sauf peut-être pour l’inventeur Spalanzani (Emanuele Giannino) qu’on peut imaginer transalpin. Seul le ténor Carlo Bosi (Andres, Cochenille, Frantz, Pittichinaccio) fournit la preuve flagrante qu’il est possible de se préparer à ces déclamations linguistiques quand il offre son air de Frantz «Eh bien ! Quoi ? Toujours en colère !» avec une palette de nuances et de couleurs vocales d’une très haute tenue artistique. Un moment de pur bonheur.

C’est du côté féminin que viennent les satisfactions vocales. La mezzo géorgienne Nino Surguladze (Nicklausse, La Muse de la poésie) montre une assise artistique de haut niveau. Quand on saura qu’elle sera Carmen sur la scène du Comunale de Bologne, on ne s’étonne plus de sa capacité d’empoigner le rôle de Nicklausse avec brio. Très bonne comédienne, elle sait aussi doser son instrument vocal au plus près des intentions du texte. Tout aussi sensationnelle, la soprano italienne Désirée Rancatore (Olympia) que les Toulousains avaient applaudi dans sa débordante Olympia de cette même production en avril 2008. A Turin, sa prestation a fait carton plein. Il est vrai que sa manière d’aborder le rôle de la poupée de l’ingénieur Spalanzani a de quoi séduire. Les fioritures qu’elle lance dans le célèbre Les oiseaux dans la charmille donnent un aspect plus fouillé que celui que l’on entend habituellement dans cet air. Dominant sa voix avec une aisance déconcertante, elle se permet de jouer avec sa coiffure ou de battre son inventeur d’un revers de la main ou d’un coup de guitare, sans que jamais la voix ne se ressente de ses gestes désarticulés. Si (Giulietta) convainc sans briller dans son rôle, la soprano Raffaella Angeletti (Antonia) peine plus à s’imposer. En effet, avec une voix qui manque encore d’unité, elle ne parvient pas à donner la couleur de ses intentions. Dommage, parce que le rôle est le plus lyrique de l’œuvre.

Malgré ces quelques réserves techniques, il convient de confirmer la beauté esthétique de cette production et de louer ses protagonistes pour le soin apporté à un spectacle qui, s’il n’est pas parfaitement réalisé du point de vue de l’esprit de l’œuvre, reste cependant la démonstration d’un bel instant de rêve théâtral et musical prompt à satisfaire les spectateurs. A cette belle entreprise, le public turinois a répondu par des applaudissement nourris et amplement mérités.

Crédit photographique : (Olympia) ; (Antonia), (Hoffmann)/© Ramella & Giannese Fondazione Teatro Regio di Torino

 

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Turin. Teatro Regio. 08-II-2009. Jacques Offenbach (1819-1880) : Les Contes d’Hoffmann, opéra fantastique en un prologue, 3 actes et un épilogue, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré. Mise en scène : Nicolas Joel, reprise par Stéphane Roche ; décors : Ezio Frigerio ; costumes : Franca Squarciapino ; lumières : Vinicio Cheli. Avec : Alfonso Antoniozzi, Lindorf / Coppelius / Dr Miracle / Dapertutto ; Carlo Bosi, Andres / Cochenille / Frantz / Pittichinaccio ; Diego Matamoros, Luther ; Alessandro Guerzoni, Crespel ; Arturo Chacón-Cruz, Hoffmann ; Nino Surguladze, Nicklausse / La Muse de la poésie ; Emanuele Giannino, Spalanzani ; Desirée Rancatore, Olympia ; Raffaella Angeletti, Antonia ; Giovanna Lanza, La voix de la mère d’Antonia ; Monica Bacelli, Giulietta ; Armando Ariostini, Schlemil / Hermann ; Gianluca Sorrentino, Nathanafil. Chœur du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio) Orchestre du Teatro Regio, direction : Emmanuel Villaume.

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