Cyrano de Bergerac, le dramaturge et son double

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre du Châtelet. 22-V-2009. Franco Alfano (1875-1954) : Cyrano de Bergerac, opéra en 4 actes sur un livret d’Henri Cain. Mise en scène, décors et lumières : Petrika Ionesco ; costumes : Lili Kendaka. Avec : Plácido Domingo, Cyrano ; Nathalie Manfrino, Roxane ; Saimir Pirgu, Christian ; Marc Labonnette, De Guiche ; Laurent Alvaro, Ragueneau ; Franco Pomponi, Carbon / de Valvert ; Doris Lamprecht, La Duègne / Sœur Marthe ; Christian Helmer, Le Bret ; Frédéric Goncalves, Lignière / Le Mousquetaire ; Gérard Boucaron, Montfleury. Chœur du Châtelet (chef de chœur : Stephen Betteridge), Orchestre symphonique de Navarre, direction : Patrick Fournillier.

Long est le chemin qui sépare la création parisienne en 1936 de l’opéra de , Cyrano de Bergerac, d’après la pièce de Rostand, de sa reprise dans la capitale aujourd’hui. Grands amateurs de raretés, Roberto Alagna et l’ont remis à l’honneur, le premier l’exhumant à Montpellier (représentations dont témoignent les intégrales audio et vidéo, chez Deutsche Grammophon) et Monte-Carlo, le second le promenant sur les plus prestigieuses scènes lyriques du monde, de Londres à New York en passant par Milan. Entre le marais et le Pont-Neuf, le Châtelet était l’endroit idéal pour monter Cyrano. Petrika Ionesco fait de cet opéra rien moins que ce qu’il fallait : du grand spectacle. La direction d’acteurs est très accomplie, le maître d’armes François Rostain a réglé les scènes d’affrontement au milimètre et du Chœur du Châtelet naissent de nombreux personnages bien dessinés. Les décors réalistes, façon reconstitution, épousent l’esthétique du cinéma de cape et d’épée, grands tableaux et ciels brumeux. Le metteur en scène conserve durant l’opéra le cadre de la scène de l’hôtel de Bourgogne du premier acte et axe sa dramaturgie sur le procédé du théâtre dans le théâtre, en montrant un Cyrano double de l’auteur, qui dirige une pièce dont Roxane et Christian sont les personnages-pantins. D’où la vision d’un Cyrano plus manipulateur et désabusé dans laquelle se glisse parfaitement le Cyrano de , plus mature que le personnage de l’argument, de peu plus âgé que sa cousine Roxane.

Certes le drame de Rostand a subi de nombreuses coupes, et les grandes tirades («non merci», «oui Roxane», «les voyages dans la lune», l’air de bravoure qu’est la tirade des nez) tombent sous les ciseaux d’, mais il n’est pas trahi dans son esprit. Les vers sont des fragments des alexandrins de Rostand et Cyrano reste au centre de l’intrigue, avec à chaque acte un solo («Ballade du duel», «Chant des cadets», Ecoutez les gascons», «Gazette de Cyrano»). L’adaptation est habile, même si l’on perd avec frustration les célébrissimes nez, la moitié de la scène du balcon et de l’écriture vertigineuse du chef d’œuvre de Rostand. L’orchestration transparente à la Debussy, le récitatif chanté souple et adapté à la prosodie française s’associent dans des pages peu inoubliables mais qui remplissent aisément le but que s’était fixé le compositeur : mettre en musique la culture française qu’il aimait tant, après de nombreuses mélodies composées sur des vers de Musset, Hugo ou Lamartine et l’essai infructueux de l’opéra Madonna Imperia d’après les Contes drolatiques de Balzac. Si la partition ne marque pas les mémoires, c’est aussi parce que cette conversation en musique, sans motif et sans air, se contente de se glisser dans le ballet de mots de Rostand : «La grande fluidité du vers de Rostand dissipa bien vite la préoccupation, à vrai dire ténue, de la longueur ou de la rigidité de l’alexandrin. Ma prose musicale, tant sur le plan de la ligne mélodique que de l’harmonisation, trouva dans cette métrique les points d’appui et les impulsions nécessaires. La construction directe de la syntaxe française semblait guider mes longues périodes dans un ordre des plus logiques et spontanés». Plus que l’orchestre, dont on retiendra tout de même les solos de violoncelle lorsque Christian veut convaincre Roxane de son amour, de flûte pour le galoubet gascon et de clarinette lors de la lecture de la lettre, c’est dans l’écriture vocale que se jette Alfano, allant toujours de l’avant au gré des inflexions des répliques, sans motif rassurant parce que réccurent.

La puissance d’émission de Plácido Domingo est, au sens propre, époustouflante et la voix restée admirablement souple. Le ténor recueille un triomphe, malgré une diction peu claire et quelques mots escamotés. Notre époque a la chance de compter rien moins que deux immenses titulaires du rôle-titre, Roberto Alagna pour la diction et l’éclat juvénile de Cyrano, Plácido Domingo pour un vieux gascon magnifique et plus désabusé. Domingo retrouve Paris avec une interprétation particulièrement émouvante du personnage de l’éternel second. Alors qu’Alagna jouait la fougue et le panache, en héritier de Depardieu, Domingo assimile Cyrano «au personnage si profondément douloureux et triste magistralement incarné par Ferrer», confie-t-il en entretien. En habituée du rôle, qu’elle a créé à Montpellier puis à Monte-Carlo dans la production des frères Alagna, retrouve avec aisance les robes de la précieuse. Malgré un large vibrato, la jeune chanteuse remporte les suffrages du public, l’incarnation est réussie et la voix bien projetée dans la vaste salle du Châtelet. Les seules réserves pourraient concerner , jeune premier au chant juste mais trop souvent forcé. Le reste de la distribution est homogène : Marc Labonnette est un très solide De Guiche, à la voix bien posée et ne fait qu’une bouchée du rôle savoureux du pâtissier-poète. On retient encore le Le Bret très juste de Christian Helmer et des seconds rôles tous bien chantants. Pour achever en fosse la fresque dessinée sur le plateau par Petrika Ionesco, embrase l’Orchestre de Navarre, cohérent et précis, et fait naître des couleurs éclatantes, assorties au panache du bretteur gascon.

Crédit photographique : (Roxane), Plácido Domingo (Cyrano) © Marie-Noëlle Robert

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