Fortunio d’André Messager à l’Opéra-Comique

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra-Comique. 10-XII-2009. André Messager (1853-1929) : Fortunio, opéra en quatre actes sur un livret de Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers. Mise en scène : Denis Podalydès ; costumes : Christian Lacroix ; décors : Eric Ruf ; lumières : Stéphanie Daniel. Avec : Joseph Kaiser, Fortunio ; Virginie Pochon, Jacqueline ; Jean-Marie Frémeau, Maître André ; Jean-Sébastien Bou, Clavaroche ; Jean-François Lapointe, Landry ; Philippe Talbot, Lieutenant d’Azincourt ; Jean Teitgen, Lieutenant de Verbois ; Sarah Jouffroy, Madelon ; Jérôme Varnier, Maître Subtil ; Eric Martin-Bonnet, Guillaume ; Clémentine Margaine, Gertrude. Chœur de chambre les éléments (chef de chœur : Joël Suhubiette), Orchestre de Paris, direction : Louis Langrée

J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé

, dont on cite spontanément le «duo de l’escarpolette», n’est pas seulement le compositeur de Véronique (1898). L’œuvre légère qu’est la «comédie lyrique» n’était pas selon lui la simple opérette à la Lecocq ou l’opéra-bouffe parodique où triomphait un Offenbach mais un genre issu de l’opéra-comique français, dans la tradition des Dalayrac, Boieldieu et Auber, même si elle abandonne le principe des dialogues parlés. Fortunio s’inscrit dans le ton si français du demi-caractère, loin de la majesté tragique – Messager admirait Wagner mais en le pensant insurpassable dans ce modèle nouveau et ne se risqua que rarement du côté du drame ou de l’opéra – et loin aussi du divertissement sans prétentions que représentent les opérettes contemporaines composées par dizaines. L’art de Messager était aussi celui du divertissement, mais un divertissement raffiné, une comédie légère qui ne s’interdit pas d’émouvoir. Fortunio, créé en 1907 à l’Opéra-Comique, est composé sur livret de Gaston Arman de Caillavet et de qui s’inspirent d’une pièce de Musset, Le Chandelier, tout en empruntant des motifs à d’autres pièces telles que Les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour ou encore Il ne faut jurer de rien. La délicatesse de l’écriture de Messager trouve son plein épanouissement dans une source littéraire de la même délicatesse, celle d’un romantisme mélancolique où un amoureux idéal aime avec résignation une femme qui l’utilise comme «chandelier», c’est-à-dire comme victime d’une machination destinée à masquer ses infidélités à son époux. Dès le premier acte, on ne peut vraiment espérer pour le jeune Fortunio, qui se décrit lui-même à son entrée en scène comme «très tendre et très farouche» et ayant «peur de la vie, peur de l’espoir, peur du bonheur», qu’il trouve le bonheur dans l’amour d’une femme qu’il aime et redoute d’avance sans la connaître encore. Pour le metteur en scène, qui en fait à juste titre un frère du jeune Werther, «au moment d’être aimé enfin, […] au moment de triompher, [Fortunio] tombe, s’évanouit, succombant à un malaise si profond, si violent, qu’il ressemble à une mort. Même vainqueur, il vit négativement sa victoire.»

Après soixante ans d’absence, Fortunio retrouve cette année la scène de sa création, dans une production particulièrement soignée. Il y a, dans cette cour enneigée du premier acte, quelque chose qui rappelle la cour d’école des Enfants terribles ou du Grand Meaulnes. Les clercs de notaire qui s’y promènent, lorsque Clavaroche les montre à Jacqueline en lui suggérant de choisir parmi eux son chandelier, peuvent alors être rapprochés, par leur jeunesse et leur naïveté, à ces écoliers. C’est un univers aux couleurs froides, grises, qui s’installe dans le cadre naturel du mur de briques qui constitue le fond de scène de la salle Favart. Dans ces élégants décors d’ – admirables pour les scènes d’extérieur, un rien plus conventionnels pour la chambre de Jacqueline –, vient s’installer, en même temps que les choristes, une vie – si rare dans les mises en scène d’opéra – qui ne quittera dès lors plus le plateau. dirige admirablement son monde et tous les gestes et sentiments d’une grande justesse exprimés par les chanteurs rendent justice à une œuvre tout aussi bien servie musicalement. , vingt ans après une production lyonnaise, rouvrait à Paris une partition qui rappelle à tout moment quel grand chef d’orchestre fut Messager. Il entraîne l’ouvrage dans une lecture vivante – au risque parfois de couvrir les voix –, riche en contrastes, notamment en ce qui est de la mise en valeur des instruments porteurs d’une signification dans l’histoire racontée. , simplement idéal dans le rôle-titre, est un grand garçon dégingandé embarassé de lui-même et qui phrase admirablement le français. Il n’est que de lire ce que le directeur de la salle Albert Carré écrivait à propos du créateur du rôle qui avait dû auparavant chanter le duo de Manon en audition à l’Opéra-Comique avec Marguerite Carré («Le jeune ténor chanta de façon charmante mais de plus, intimidé par sa partenaire d’occasion, il avait eu des gaucheries, des yeux baissés et des gestes gênés qu’il n’avait plus qu’à retrouver pour réaliser dans la perfection le comportement de Fortunio vis-à-vis de la femme de son patron») pour y retrouver l’exacte prestation du ténor de cette nouvelle production. , ravissante dans des costumes signés , s’empare d’un nouveau rôle qui lui va comme un gant et pare son personnage de jeune femme un rien coquette d’une délicate fêlure, dès le premier acte. Les deux rôles de baryton sont tout aussi judicieusement distribués : apporte à son rôle de soldat tout ce qu’il faut de hâblerie et de fanfaronnade tandis qu’un vocalement surdimensionné pour le clerc de notaire Landry est un luxe qui se déguste. Alors que les petits rôles sont tous justes, une légère déception vient des basses qui n’ont pas les moyens vocaux des rôles, même si les compositions scéniques sont en revanche réussies et parmi les plus comiques de la production.

Crédit photographique : (Fortunio) ; (Clavaroche) et (Jacqueline) © Elisabeth Carrecchio / Opéra-Comique

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