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Dialogues des carmélites, la lumière du martyre

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Tours. Grand Théâtre. 28-III-2010. Francis Poulenc (1899-1963) : Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes sur un livret d’Emmet Lavery. Mise en scène : Gilles Bouillon ; dramaturgie : Bernard Pico ; décors : Nathalie Holt ; costumes : Marc Anselmi ; lumières : Michel Theuil. Avec : Sophie Marin-Degor, Blanche de la Force ; Marie-Ange Todorovitch, Madame de Croissy ; Mireille Delunsch, Madame Lidoine ; Sabine Revault d’Allonnes, Sœur Constance ; Marie-Thérèse Keller, Mère Marie de l’Incarnation ; Nicole Boucher, Mère Jeanne ; Anna Destraël, Sœur Mathilde ; Didier Henry, le Marquis de la Force ; Christophe Berry, le Chevalier de la Force ; Léonard Pezzino, l’Aumônier ; Ronan Nédélec, le Geôlier / l’Officier. Chœur de l’Opéra de Tours (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Orchestre Symphonique Région Centre – Tours, direction : Jean-Yves Ossonce

Pour Gilles Bouillon et son dramaturge Bernard Pico, la Révolution française n’est, dans Dialogues des Carmélites, qu’une toile de fond. Décapitées à l’été 1794, les Carmélites martyres de Compiègne sont les victimes d’un crime commis au nom d’une idéologie, d’un jugement sommaire et d’une exécution arbitraire, qui pourraient prendre place dans de nombreux autres contextes historiques et politiques. Il est vrai que l’essentiel de l’action se passe dans l’espace clos du Carmel : la tragédie est intérieure, il s’agit plus de celle de Blanche face à ses peurs que de la lutte des révolutionnaires contre les religieuses. Un rien moins détaillés que chez Bernanos – le livret d’opéra ne peut éviter quelques coupes dans le texte original – les personnages sont en revanche caractérisés par leurs tessitures bien distinctes et les motifs qui leurs sont associés. Ce sont les parcours intérieurs de ces femmes – la foi puis le doute de Mme de Croissy, la peur puis le courage de Blanche, la dureté et la tendresse de Mère Marie – que Bernanos puis décrivent sur fond de Terreur révolutionnaire. Et après eux Gilles Bouillon, dans une lecture lumineuse de l’œuvre. Comment ne pas être touchés par la justesse du jeu, la simplicité d’une direction d’acteurs évidente ? La scénographie est d’une grande sobriété – rien d’anecdotique qui viendrait distraire le spectateur de l’essentiel. De grandes toiles tendues de couleur écrue qui viennent se moduler différemment selon les douze tableaux pour évoquer les salles du couvent. Les lumières de Michel Theuil, tour à tour topographiques ou symboliques, créent encore des espaces à l’intérieur du décor de Nathalie Holt. Perdues aux yeux des hommes, mais glorieuses par leur martyre, les Carmélites inspirent à cette production plus de joie que de douleur. Gilles Bouillon montre leur gloire après l’humiliation de Blanche et la prison pour ses sœurs, la «descente» de la charrette avant la «montée» vers l’échafaud dans un vaste tableau baigné de lumière, symbolisant la joie du matin de Pâques. Pas de guillotine sur scène, mais des religieuses qui tiennent dans leurs mains une tête, portée dans un geste d’offrande, avant de s’écrouler au son du couperet, l’une après l’autre sur le Salve Regina final. Ainsi, plus que la décapitation historique des Carmélites, le metteur en scène montre le sacrifice de la religieuse qui doit être détachée de tout, et même de soi-même, comme le dit l’ancienne prieure à Blanche lorsqu’elle demande à être admise comme postulante.

Ce spectacle exemplaire est servi par une belle distribution à la diction châtiée et où chacun semblerait ne pouvoir pas être mieux distribué que dans le rôle qu’il tient. tout d’abord, qui a toute la force requise par le personnage et un rayonnement vocal glorieux. Sa mort troublée par le doute après une longue vie de religieuse est bouleversante et arrache au public malgré lui un sursaut et quelques manifestations d’admiration. Les deux jeunes religieuses sont aussi justes que complémentaires : , vocalement parfaite, est une Blanche apeurée qui conquiert peu à peu la force de son nom et le courage de rejoindre ses sœurs au martyre. Chaque geste est juste, et notamment son irascibilité face à la joie naïve de Constance, violence qui trahit le malaise permanent qui l’habite. fait de Sœur Constance rien de moins que ce qu’il fallait en faire : une jeune religieuse à la foi simple, émerveillée d’un rien mais capable d’affronter le martyre. Les aigus de cet oiseau qui pépie sont aisément décochés et le personnage tenu jusqu’au bout. Marie-Thérèse Keller ne peut éviter les pièges d’une tessiture impossible mais un compose un personnage dur et humain, prisonnier de son orgueil et puni d’être la seule ne pas accéder à la gloire du martyre. enfin est magnifique en Madame Lidoine, la nouvelle supérieure responsable et réaliste, en opposition avec le personnage trop exalté de Mère Marie. Celle qui fut autrefois Blanche de la Force est aujourd’hui une grande Madame Lidoine qui se joue des difficultés vocales du rôle et ramène par sa présence le calme à son retour dans un couvent en effervescence. et rendent justice au chant français par des phrasés superbes et l’ensemble des petits rôles n’appelle que les éloges. Dans la fosse, fait sonner éclatant un orchestre désormais rompu à tous les répertoires, maintient un rare équilibre de la fosse du plateau et soutient le drame sans un instant de répit. Au sortir du Grand Théâtre, on erre un temps dans les rues de Tours encore venteuses et quasi désertes de ce dernier dimanche de mars, les yeux humides et la gorge nouée, émus et exaltés.

Crédit photographique : (Madame Lidoine) et (Blanche de la Force) ; (Blanche) et (Constance) © François Berthon / Opéra de Tours

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Tours. Grand Théâtre. 28-III-2010. Francis Poulenc (1899-1963) : Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes sur un livret d’Emmet Lavery. Mise en scène : Gilles Bouillon ; dramaturgie : Bernard Pico ; décors : Nathalie Holt ; costumes : Marc Anselmi ; lumières : Michel Theuil. Avec : Sophie Marin-Degor, Blanche de la Force ; Marie-Ange Todorovitch, Madame de Croissy ; Mireille Delunsch, Madame Lidoine ; Sabine Revault d’Allonnes, Sœur Constance ; Marie-Thérèse Keller, Mère Marie de l’Incarnation ; Nicole Boucher, Mère Jeanne ; Anna Destraël, Sœur Mathilde ; Didier Henry, le Marquis de la Force ; Christophe Berry, le Chevalier de la Force ; Léonard Pezzino, l’Aumônier ; Ronan Nédélec, le Geôlier / l’Officier. Chœur de l’Opéra de Tours (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Orchestre Symphonique Région Centre – Tours, direction : Jean-Yves Ossonce

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