Hermann Wolfgang von Waltershausen, un compositeur retrouvé

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Deutsche Oper. 26-III-2010. Hermann Wolfgang von Waltershausen (1882 -1954) : Oberst Chabert, tragédie musicale en trois parties sur un livret de Hermann Wolfgang von Waltershausen librement adapté de l’œuvre d’Honoré de Balzac. Mise en espace : Bernd Damovsky. Direction d’acteurs : Søren Schuhmacher. Dramaturgie : Andreas K. W. Meyer. Avec : Bo Skovhus (Graf Chabert) ; Raymond Very (Graf Ferraud) ; Manuela Uhl (Rosine) ; Simon Pauly (Derville) ; Stephen Bronk (Godeschal) ; Paul Kaufmann (Boucard). Orchester der Deutschen Oper Berlin, direction : Jacques Lacombe.

Oberst Chabert

Parfum d’inconnu au Deutsche Oper avec cet Oberst Chabert, opéra de 1912 signé d’un compositeur dont nous n’avions pas entendu une note, . On savait que la respectable maison berlinoise avait connu jusque-là quelques déboires dans son cycle dédié aux raretés du répertoire. Cela explique sans doute l’abandon de la mise en scène (qui, à l’origine, devait être signée du réalisateur de cinéma canadien Atom Egoyan) au profit d’une version concertante… pour deux (!) représentations seulement. Si l’affaire était un four, au moins celui-ci serait-il ainsi passé (relativement) inaperçu. Et c’est justement le contraire qui se produisit, puisque cette tragédie musicale est une réelle trouvaille qui mérite indiscutablement d’être tirée de l’oubli. En découvrant cette partition séduisante d’inspiration (parfois) wagnérienne, on comprend mieux pourquoi elle fut un succès avant la première guerre mondiale (et fut montée, après sa création à Francfort, à Ljubljana, Strasbourg, Vienne, Stockholm, Bâle, Londres etc. etc. ). Évidemment, Waltershausen ne fait pas partie de l’avant-garde de son temps et déjà, en 1933, lors de sa dernière série de représentations dans la capitale allemande, on pouvait lire, dans une critique du Berliner Morgenpost datée du 5 mars 1933 : «Cette musique est une musique d’hier». Le compositeur, qui a presque arrêté d’écrire en 1937 (se consacrant jusqu’à sa mort à l’enseignement) est un conservateur… ce qui n’en fait pas, et de loin, un partisan du national-socialisme. Comment ne pas penser, dans cette distanciation aristocratique et intellectuelle, au cas de l’écrivain Ernst Jünger ?

Représentant d’un romantisme tardif, Waltershausen développe un langage musical d’une grande intelligence et imagine un livret terriblement efficace adapté du Colonel Chabert de Balzac, œuvre qui fut publiée, au fil de ses pérégrinations éditoriales, sous plusieurs titres (La Transaction, La Comtesse à deux maris et Le Comte Chabert). L’histoire, on la connaît, celle d’un militaire d’Empire déclaré mort à la bataille d’Eylau (8 février 1807) et présenté par l’historiographie napoléonienne comme le héros de cette journée. Enterré vivant sous des monceaux de cadavres, il réussit, après bien des aventures, à rentrer à Paris dix ans plus tard. C’est là que débute le roman (et l’opéra) : Chabert se rend chez l’avoué Derville pour constater que son épouse est remariée au Comte Ferraud et qu’elle a deux enfants de lui. La tragédie peut débuter… Amour. Amitié virile. Trahison. Loyauté. Vilénie. L’œuvre dissèque impitoyablement les sentiments humains. Et Waltershausen – compositeur et librettiste – sait à merveille plonger le spectateur dans ce bain souvent fort sombre, réussissant à nous faire dresser les cheveux et verser de bien réelles larmes.

Au début de cette recension, nous avions écrit que Chabert était donné en version concertante : affirmation juste… seulement en partie, puisqu’on devrait plutôt parler de “mise en espace”. Les six protagonistes sont en effet dirigés avec finesse et livrent une belle performance d’acteurs. Ils savent, dans leurs gestes et leurs déplacements, nous transmettre, même avec la partition à la main, toute l’émotion de cette page. Tout sauf des piquets. Certains “metteurs en scène” pourraient en prendre de la graine ! De plus, une juste utilisation de la vidéo (en temps réel, les chanteurs apparaissant immenses et livides, ou sous forme de projection d’images en noir et blanc) permet de s’immerger dans l’œuvre en compagnie de voix de grande qualité. est un Chabert d’une belle prestance et allie puissance vocale et précision de la diction, tandis que montre un beau potentiel dramatique, sachant se faire primesautière, retorse ou séductrice quand il le faut. Si l’on rajoute que a son orchestre bien en mains tout au long de la soirée, on comprend – et partage – les réactions enthousiastes du public de la première qui ne ménagea pas ses acclamations.

Crédit photographique : photo © Marcus Lieberenz/ Deutschen Oper Berlin

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