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Vaine élégance pour Pygmalion à Aix

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. 21-VII-2010. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Pygmalion, acte de ballet sur un livret de Ballot de Sovot d’après Houdar de la Motte. En première partie, fragments d’Hippolyte et Aricie, sur un livret de l’Abbé Simon-Joseph Pellegrin. Mise en scène, chorégraphie, scénographie : Trisha Brown. Costumes: Elizabeth Cannon. Lumières : Jennifer Tipton. Avec : Sophie Karthaüser, Aricie, L’Amour ; Karolina Blixt, Phèdre, Céphise ; Ed Lyon, Pygmalion, Un suivant de l’Amour ; Emmanuelle de Negri, L’Amour, une Matelote, une Chasseresse, une Prêtresse, La Statue. Trisha Brown Dance Company. Les Arts Florissants, direction : William Christie

Avec son Orfeo bruxellois, nous avait offert en 1998 un spectacle d’une absolue beauté, inégalé fusion entre la danse, le chant et la musique… Douze ans plus tard, rien n’a vraiment changé dans le vocabulaire chorégraphique, et visuel, de l’américaine. Seulement, la magie s’est complètement envolée et ce Pygmalion/Hippolyte et Aricie fait de bric et de broc n’ajoutera rien à sa gloire !

Il faut dire que cette production arrivait à Aix précédée d’un handicap majeur : une restriction budgétaire qui a abouti à l’abandon partiel du Hippolyte et Aricie prévu à l’origine -réduit ici à quelques fragments musicaux en première partie de soirée- au profit du court acte de ballet Pygmalion. Le résultat est déconcertant : on a le sentiment d’assister à un spectacle « Rameau Digest » ou pire « Rameau pour les nuls » ! On imagine aussi que n’a pu mener sa démarche artistique jusqu’à l’accomplissement, d’où notre déception -malgré l’accueil chaleureux du public du Grand Théâtre de Provence. En même temps, ce qui se passe sur scène est d’une joliesse nullement désagréable à regarder : pas de danse gracieux et recherchés, danseurs acrobatiques, costumes épurés et solaires, chanteurs épousant les chorégraphies sans l’ombre d’une gaucherie, deux ou trois belles images (éveil de la statue). Clou du spectacle, les fameuses cabrioles aériennes, qui défient la pesanteur dans Pygmalion… avec des câbles aussi épais que ceux d’un téléphérique! Tout est joli, indubitablement, et aussi anecdotique comme rarement. Car Monteverdi ou Rameau, on ne voit plus franchement la différence- si ce n’est une fraîcheur qui s’est évaporée…

Soyons honnêtes : en dépit de l’admiration que nous portons à Trisha Brown, on abandonne vite toute illusion face à ce spectacle fourmillant de ficelles éculées et dont la « modernité » très abstraite (décor fait de gribouillages dignes du dripping de Pollock) esquive les vrais questions que doit faire naître l’esthétique de l Opéra du Grand Siècle.

Musicalement – et ce quelles que soient les réserves susmentionnées quant à la composition de la soirée- on plane à des attitudes himalayennes. Avec l’âge, la baguette de Bill Christie a ô combien gagné en saveur et en flexibilité, et rarement la musique de Rameau aura déployé autant de sortilèges. De l’Air en rondeau d’Hippolyte à la majestueuse déploration de Phèdre, en passant par la marche des prêtresses, la palette expressive est immense comme l’horizon vespéral au dessus de la mer. Et quelle transparence de timbres dans les rangs des Arts Flo ! Quel choeur céleste ! A l’instar de dans Orfeo, s’intègre avec plus ou moins de bonheur dans le projet chorégraphique Brownien. Sans être (encore) un Ramiste d’exception, le jeune ténor possède pourtant une touchante éloquence, qui n’est pas sans rappeler le jeune . La belle suédoise Karolina Blixt sait donner aux mots de Phèdre toute leur intensité tragique, et , très à l’aise en scène est une Statue de luxe dans Pygmalion. Délicieux Amour ailé, est la grâce incarnée, un rêve de chanteuse !

Au final, accomplissement musical évident mais réalisation scénique insipide et pour tout dire très datée, qui rend nostalgique des Paladins hip-hop de Montalvo-Hervieu, des Indes Galantes roboratives de Serban et du Carsen inspiré des Boréades à Garnier.

Crédits photographiques : © Elisabeth Carecchio

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