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Barcelona, Domingo est Bajazet

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Barcelone. Grand Théâtre du Liceu. 09-VII-2011. Georg Friedrich Haendel (1685-1750) : Tamerlano, opéra en trois actes sur un livret de Nicola Francesco Haym. Vesion de concert. Avec : Bejun Mehta, Tamerlano ; Plácido Domingo : Bajazet ; Sarah Fox, Asteria ; Max Emanuel Cenčić, Andronico ; Anne Sofie von Otter, Irene ; Vito Priante, Leone. Orchestre symphonique du Grand Théâtre du Liceu, direction : William Lacey.

n’a de cesse de renouveler les défis vocaux et à plus de soixante-dix ans et après plus de cinquante ans de carrière, il renouvelle (après Madrid, Washington et Los Angeles) son incursion dans le répertoire baroque avec succès, en affichant une insolente santé vocale dans le rôle de Bajazet du Tamerlano de Haendel au cours de deux représentations barcelonaises. Il faut dire que le rôle lui colle à la voix et au physique : un patriarche rongé par un choix cornélien à la suite du chantage que lui impose le tyrannique Tamerlano qui l’a fait prisonnier. Doit-il mourir pour échapper à son bourreau ou rester en vie et voir sa fille épouser son ennemi juré ? Il choisira le poison et la liberté.

L’opéra Tamerlano occupe, à plus d’un titre, une place particulière dans toute la production de Haendel : il s’agit du seul opéra à la fin tragique (cette fois, pas de traditionnel liete fine) dont le chœur final est teinté d’une infinie tristesse. Le compositeur n’a jamais autant remanié un opéra (notamment en modifiant radicalement la fin), et les airs alternatifs sont nombreux ; il n’est donc pas rare que les chefs mettent à jour des parties inédites à chaque reprise de l’œuvre ; cette nouvelle interprétation n’a pas échappé à la règle en révélant un duo méconnu entre Bajazet et sa fille Asteria, au troisième acte : « Deggio morire ». Enfin, Tamerlano est l’opéra qui contient le plus de récitatifs, tout l’enjeu étant de les rendre vivant et ainsi éviter l’ennui, c’est ce qu’a réussi à faire l’équipe réunie pour l’occasion, en s’efforçant de maintenir une tension dans les échanges parfois cinglants et en affichant un fort engagement dramatique. En effet, libérés de leur partition, les chanteurs ont pu aisément jouer leur rôle (la plupart l’ayant déjà donné à la scène). L’orchestre, pourtant sur instruments modernes et peu coutumier de ce répertoire, a également contribué à la réussite de l’entreprise en offrant une exécution propre et efficace voire enthousiasmante, avec des tempi fort appropriés, insufflés par le chef anglais (déjà habitué de l’œuvre aux Etats Unis), qui dirige du clavecin la baguette entre les dents. Pourtant, l’exécution manquait, par moments, de souplesse et de fluidité.

Dans les rôles secondaires, saluons la performance brève mais remarquée du baryton-basse Vito Priante (il avait déjà chanté le rôle de Leone à Munich), il impose son personnage dans un unique air (le second étant malheureusement passé à la trappe), d’une redoutable virtuosité « Nel mondo e nel abisso », avec un abattage et une technique imparables, accentuant les difficultés dans un brillant da capo. Dans le rôle de la promise de Tamerlano, écartée puis rétablie à son rang, , très à l’aise, incarne une Irene déterminée et quelque peu facétieuse et nous fait oublier une voix plutôt sèche. Les deux amants Andronico et Asteria, respectivement interprétés par le contre-ténor et la soprano , tous deux spécialistes du répertoire, ont su distiller une émotion pleine de sincérité. Le rôle d’Andronico, pourtant destiné au castrat Senesino, est moins brillant qu’à l’habitude avec une musique majoritairement dépouillée, qui convient mieux à la voix de Cencic que le rôle titre qu’il a déjà chanté à Glasgow et à Munich ; ici il insuffle à son personnage une délicatesse et un ton élégiaque d’une grande sensibilité ; seule l’orchestration débridée d’un air plus tonique « Più d’una tigre altero » a bien failli couvrir sa voix dans ce grand théâtre. , quant à elle, incarne une  bouleversante Asteria et clôt le second acte par un déchirant et mémorable « Cor di padre ». Restent les deux rivaux et personnages principaux, Tamerlano et Bajazet. Dans le rôle titre , contre-ténor d’exception, a bien failli voler la vedette au grand Domingo, qui se trouvait pourtant en terre conquise ! Habitué du rôle (il avait notamment triomphé à Lille dans la très réussie mise en scène de en 2004), il impose crânement autorité et brillance à son personnage avec une confondante assurance, se jouant de toutes les difficultés de la partition en réalisant un tour de force dans la virtuosité effrénée notamment dans l’air « A dispetto » qui a déchaîné le public barcelonais au point de faire revenir l’interprète sur scène pour une ovation bien méritée !

Il faut dire que semble dépasser les limites de ce qui est humainement possible de faire vocalement en plus d’être véritablement habité par son personnage ! Alors on comprend qu’on ait remplacé son air du second acte « Bella gara che faranno » d’une écriture simple, par le triomphant « Sento la gioia » tiré de l’opéra Amadigi di Gaula, et agrémenté de trompettes. Enfin, Placido Domingo, encore plein de ressources et avec une voix solide dans le medium et le bas medium du baryton, s’est surtout surpassé dans l’émotion pour traduire les affres d’un personnage à l’esprit torturé, particulièrement touchant dans les airs lents et douloureux tels que « Figlia mia » ou « A suoi piedi » ou encore dans la bouleversante scène du suicide qui conduit au frisson. Mais on est obligé de relativiser la performance, et ce au risque de « casser » le mythe qu’il représente pour beaucoup, car la virtuosité lui fait défaut, il court après le rythme, bouscule les notes, en élude quelques unes pour arriver au bout des vocalises qui ont subsistées car la partition a été « aménagée » pour le ténor : avec un tempo ralenti et son da capo coupé, l’air « Empio, per farti guerra » qui devrait être l’un des « highlights » de la partition, passe complètement inaperçu ici. Même avec ces défauts, acceptables si l’on considère qu’il incarne un homme d’un âge mûr, on se doit de saluer une voix dont beaucoup jalouseraient la longévité surtout quand on sait que nombre de chanteurs ne font qu’une carrière éclaire ! Alors on boude encore moins son plaisir quand on sait que la notoriété et le charisme d’un Domingo peut venir à bout des réticences que certains pourraient encore avoir au sujet de la musique baroque. D’ailleurs, il ne va pas s’arrêter en si bon chemin puisqu’il est prévu dans le rôle de Neptune à Noël, dans un pastiche baroque intitulé « The Enchanted Island » au Metropolitan de New York sous la baguette de William Christie.

Crédit photographique : A Bofill

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