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Le « Motzart » de Carl Nielsen

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

n’a jamais caché son admiration sincère pour . Très tôt dans le déroulement de sa carrière prestigieuse il a, régulièrement et sans faiblesse, manifesté ce sentiment profond et ce respect permanent que tant d’auditeurs, d’instrumentistes et de créateurs ont éprouvé pour le grand maître autrichien né à Salzbourg en 1756 (six ans après la disparition de Jean Sébastien Bach) et décédé à Vienne en 1791 à l’âge de 35 ans seulement. Cette présentation, forcément partielle, se propose de donner les grandes lignes de cette relation privilégiée. Par certains de ses écrits, par les œuvres de Mozart qu’il a dirigées et, dans une certaine mesure, par des traits esthétiques de quelques-unes de ses propres compositions, manifeste et concrétise ces liens notoires et stimulants.

Le « Motzart » de Carl Nielsen

Dans un texte de souvenirs publié en 1965 à l’occasion du centenaire de la naissance de Carl Nielsen (1865-1931) un témoin rapporte ce qui suit. Il s’agit d’un violoniste, ami du compositeur, Thorvald Nielsen (1893-1965), sans lien de parenté avec lui. L’auteur précise sa proximité avec le grand compositeur. Très jeune encore, Thorvald Nielsen bénéficia de l’aide et de la protection de Rolf Viggo de Neergaard, un riche propriétaire qui entretenait de très amicales relations avec Carl Nielsen, alors devenu extrêmement connu et populaire dans tout le pays. Le protecteur des arts qu’il était ménagea une rencontre entre le jeune violoniste et le maître confirmé lors d’un petit déjeuner organisé à l’Hôtel Phoenix de Copenhague. Il précisa : « J’ai aussi demandé à Carl Nielsen de venir car je veux que vous le rencontriez et qu’il vous écoute jouer la composition pour piano que vous avez préparée pour votre entrée à l’Académie de musique. » Non sans appréhension le jeune homme, déjà fervent admirateur de la musique de son aîné, qu’il venait d’entendre récemment diriger son opéra Maskarade au Théâtre royal à l’automne 1906, se présenta. La rencontre fut marquée de suite par le caractère jovial et empathique de Carl Nielsen. « Ainsi vous souhaitez devenir musicien et étudier à l’Académie de musique ». Le café bu, le futur élève se dirigea vers le piano placé dans la pièce adjacente. « Ecoutons ce que vous avez choisi de jouer. »

Thorvald Nielsen rapporte la suite de la rencontre : « Légèrement anxieux je jouai ce que j’avais préparé : le premier mouvement de la Sonate en fa majeur de Beethoven. Nielsen ne me félicita pas mais dit : « Moi aussi j’ai joué une petite composition lors de mon audition avant d’entrer à l’Académie de musique, et c’était du Mozart (Nielsen insérait toujours un léger son « t » lorsqu’il prononçait ce nom – Motzart). » Alors il s’assit au piano et joua tout le premier mouvement de la Sonate en do majeur. »

L’auteur poursuit sa rédaction et se remémore plusieurs étapes de ses relations avec son homonyme rappelant que quelques années plus tard il joua dans l’orchestre sous sa direction.

Et de préciser : « De mon temps, j’ai joué sous la direction de nombreux chefs mondialement réputés, mais aucun n’a réussi à éclipser le souvenir des exécutions de Carl Nielsen du Don Giovanni de Mozart ni des Symphonies en sol mineur et mi bémol majeur ; de même pour la « Symphonie Inachevée » de Schubert, sans parler de ses propres œuvres. »

Premiers contacts avec le maître de Salzbourg

Bien des années auparavant, Carl Nielsen, dans les années 1884-1886, suivait son cursus à l’Académie de musique de Copenhague auprès de maîtres danois à l’époque réputés. Le plus renommé d’entre eux était certainement qui assurait l’enseignement de l’histoire de la musique. Ce dernier parlait avec enthousiasme des grand maîtres germaniques vénérés de la trempe de Bach, Haendel, Haydn, Mozart et Beethoven. Il présentait également à ses élèves d’autres créateurs de grand renom comme Cherubini, Spohr, Mendelssohn et Schumann, sans oublier de rappeler non sans fierté qu’il avait personnellement fréquentés les deux derniers.

Plus tôt encore, à l’époque où il jouait du cor et du trombone au sein de la fanfare militaire d’Odense, Nielsen continuait de perfectionner son violon en jouant au sein de quatuors à cordes des œuvres de Haydn, Mozart, Pleyel et Onslow. En diverses occasions, sérieuses ou parfois festives, il interpréta prioritairement des sonates pour violon et piano de Mozart et de Beethoven.

Dans son livre de souvenirs Mon enfance en Fionie paru en 1927 le compositeur rapporte que lorsqu’il avait une douzaine d’années existait dans sa région une société de musique amateur au sein de laquelle son père jouait. « Les membres étaient des fermiers, des maîtres d’école, des prêtres et d’autres, qui étaient intéressés par la musique. La simple ambition de la société était de faire de la bonne musique, et on alla jusqu’à jouer des extraits des symphonies de Haydn, Mozart et de Beethoven. Faveur exceptionnelle, je fus autorisé à me rendre à ces réunions. A chaque fois je rentrais à la maison enchanté… »

Un peu plus tard il entra dans cet orchestre amateur local baptisé Braga et ainsi élargit ses connaissances musicales en abordant, en plus des incontournables musiques de danse comme les écossaises, les valses et les polkas, des ouvertures et autres mouvements symphoniques comme on vient de l’évoquer rapidement.

Diverses rencontres favorables l’aidèrent à découvrir et à se familiariser davantage encore avec ce répertoire nouveau et fascinant qui un temps inclut la musique de Jean-Sébastien Bach. C’est à cette époque qu’il commença à composer régulièrement. Les partitions qui nous sont parvenues dénotent l’influence première de tous ces maîtres prestigieux au sein desquels Mozart figurait en très bonne place.

Son Quintette à cordes en sol majeur (1888), écrit alors qu’il était violoniste du rang à l’Orchestre du Théâtre royal et avait quitté le Conservatoire de musique depuis presque deux ans, fut bien reçu par le public des Jardins du Tivoli au cours de l’année 1889 (il est âgé de 24 ans). Il n’est pas difficile d’y percevoir la marque de ses grands devanciers ayant pour nom Mozart, Gade, Svendsen et Mendelssohn.

Nielsen, avec le temps, et une fois passée l’euphorie de la nomination (1889) considérait son poste de second violoniste au sein de la Chapelle royale comme principalement alimentaire. Il voulait devenir compositeur à part entière. Les longues soirées passées au concert lui pesaient et souvent il confia s’être plutôt ennuyé lors de l’exécution de nombreux opéras. Son état d’esprit se métamorphosait dès lors que l’on jouait un opéra de Mozart. « Il appréciait sa perfection, sa pureté mélodique, la clarté de sa forme, son respect des intervalles simples et sa liberté vis-à-vis de l’emphase romantique. Ce dernier point est commun aux deux créateurs. Chacun étant néanmoins capable de produire une musique lyrique, recueillie et personnelle. » (J.L. Caron)

Le compositeur suédois Dag Wiren (1905-1986) réalise un lien intéressant et très significatif lorsqu’il déclare dans un élan juvénile enthousiaste : « Je crois en Dieu, Mozart et Carl Nielsen. »

Contacts mozartiens à Berlin

Lors de son voyage d’étude en Europe (septembre 1890-juin 1891), notamment à Berlin, Carl Nielsen écrivit ses impressions à son maître vénéré, Orla Rosenhoff (1845-1905), lui indiquant tour à tour ses déceptions et ses grandes découvertes (par exemple dans sa lettre du 24 novembre 1890). Parmi ces dernières sa fascination pour les prestations de l’immense musicien et chef d’orchestre allemand Hans von Bülow. Il se délecta des interprétations de la Symphonie en do mineur de Brahms ainsi que de son Concerto pour piano en si bémol mineur mais encore de la Symphonie n° 8 de Beethoven, de la Symphonie en ré majeur de Mozart (il s’agit probablement de la Symphonie n° 38 « Prague » K. 504), de la Faust Ouverture de Wagner, du Concerto pour violoncelle de Camille Saint-Saëns. Dans ses premières lettres il parle beaucoup et avec passion de la musique de Wagner dont il subit l’envoûtement dans un premier temps après avoir assisté à l’exécution de plusieurs opéras du génie allemand décédé depuis environ sept ans seulement. La ferveur allait bientôt retomber et la passion Mozart occuper pour toujours ses préférences.

Lors de son deuxième voyage d’étude en octobre 1894 il se rendra à Salzbourg et visitera la maison de Mozart ainsi qu’il l’indique dans une lettre adressée à sa femme en date du 4 novembre.

Maskarade

Tout au long de son existence Carl Nielsen ne dissimula donc jamais son attirance intense pour l’œuvre de Mozart. L’impact puissant et profond de l’opéra Le Mariage de Figaro (1786) se retrouve immanquablement dans l’esprit de son second opéra Maskarade. Les deux œuvres reposent sur des textes datant de l’Age des Lumières et mettent en avant certaines anomalies ou absurdités de la société d’alors. Le talent avec lequel le Danois met en place ses personnages et sa musique rivalise sérieusement avec le génie de l’Autrichien. Plusieurs traits communs aux deux opéras se retrouvent aisément. Des parallèles entre les personnages, leurs idées quant au passage du temps, les différences de générations, l’humour, le flux musical nourri, le rôle des servants…

De nombreux observateurs ont discuté afin de savoir si le second opéra de Nielsen appartenait totalement à l’âme danoise ou bien s’il se trouvait plutôt redevable de certains courants musicaux internationaux. La musicologue Anne-Marie Reynolds précise que « à la fois musicalement et dramatiquement, Maskarade peut être lié au Mariage de Figaro de Mozart, au Falstaff de Verdi, et, particulièrement au Chevalier à la rose de Richard Strauss, dont l’assise dans le dix-huitième siècle finissant et le style néoclassique le précèdent. »

L’opéra Maskarade, composé au cours des années 1904-1906 et créé à Copenhague le 11 novembre 1906 sous sa propre direction, lui apporta un immense succès populaire et contribua à asseoir sa renommée de créateur spécifiquement danois.

Il convient de remarquer la concomitance entre la composition de l’opéra Maskarade et l’article Mozart et notre temps tous les deux produits au cours de l’année 1906.

Dès l’Ouverture de Maskarade, limpide, fraîche et allante, on évoque par analogie le monde sonore développé par Mozart dans son Ouverture de Don Juan par exemple. Bien sûr, les oeuvres demeurent parfaitement distinctes (heureusement), mais ce qui les rapproche se situe au niveau du climat festif, de l’apparente insouciante, du non-dit accusateur, de la beauté des voix et du continuum orchestral souple, entraînant, brillant, simple et construit à la fois. Si l’opéra lui-même démontre l’admiration de Nielsen pour le compositeur autrichien, jamais il ne s’approche du plagiat, car le parfum du terroir fionien, l’humour danois et les idées de justice sociale et d’amour propres à son siècle lui confèrent toute son authenticité et son unicité.

Essai et hommage : Mozart et notre temps

Au cours de l’année 1904 Nielsen emprunta une édition des lettres de Mozart afin de pénétrer plus avant encore la personnalité et la musique de celui qu’il vénérait sans affectation ni snobisme. Deux années plus tard il publiait son fameux essai « Mozart og vor tid « (Mozart et notre temps) dans lequel il s’attachait à mettre en parallèle ou en opposition les deux tempéraments distincts de et de Ludwig van Beethoven. D’un côté le caractère plutôt sérieux et intellectuel de Beethoven, de l’autre celui plus souriant et léger de Mozart.

Si son admiration pour Mozart domine sans partage chez lui il convient de dire qu’il considérait Beethoven comme un immense et unique créateur.

Mozart et notre temps fut publié dans le magazine Tilskueren (Le Spectateur) en 1906. Il sera inclus beaucoup plus tard dans un recueil de textes La Musique et la vie (Levende Musik) paru en librairie le jour même du 60e anniversaire de Nielsen, le 9 juin 1925.

Le 7 mars 1907 le Norvégien , qui devait mourir peu après, écrivit d’un sanatorium de Christiania à son jeune collègue danois Carl Nielsen qui lui avait adressé son essai. « Cher Carl Nielsen ! Merci pour votre Mozart ! », commence-t-il aimablement avant de marquer des points de désaccord sur les idées exprimées, notamment lors de la comparaison des symphonies de Mozart avec celles de Beethoven mais encore sur les notions d’objectivité et de subjectivité en musique. De même pour l’opposition entre musique optimiste et musique pessimiste. Tout cela reste dit très en douceur. Et pour terminer le vieil homme conclut : « Au sujet de votre perception de Mozart en tant que personnalité, nous sommes en totale concordance. »

Nielsen pensait qu’en musique il n’y a pas de révolution radicale possible. « C’est un grand mérite de la vie spirituelle de pouvoir assurer la continuité et de ne pouvoir être détruite par les circonstances. » Cela ne l’empêcha cependant pas de faire progresser sensiblement le langage musical durant son propre parcours. Mais bien sûr on ne saurait qualifier ce dernier de révolutionnaire même s’il se heurta rudement au modernisme musical européen de sa dernière période avant de s’en approprier nombre traits novateurs.

Longtemps, citant à l’occasion Mozart lui-même, il assura que « dans l’optique de gagner les acclamations il fallait écrire des choses si simples que n’importe quel cocher de fiacre soit capable de les chanter. Mais également de pouvoir enfanter des choses si complexes et profondes qu’elles soient incompréhensibles pour l’homme ordinaire pour cette raison qu’elles vous procureront du plaisir ». Ce propos rend justement compte de l’alternance de partitions populaires proches de l’âme danoise et d’autres plus ambitieuses et à visée universelle dans le catalogue de Carl Nielsen.

Comme Mozart il réussit à inventer tour à tour des musiques simples et immédiatement aimées du modeste public local et des partitions d’accès moins aisé qui enchantaient aussi les mélomanes cultivés des grands centres musicaux européens.

Dans une esquisse biographique écrite en 1905 il précise une nouvelle fois sans hésitation que de son point de vue, Palestrina, Jean-Sébastien Bach et Mozart figurent parmi les plus grands compositeurs.

Citant divers auteurs qu’il a lus – Otto Jahn, Oulibischeff, Nissen – Nielsen considère qu’il existe beaucoup d’inexactitudes et de méprises concernant la vie et l’œuvre de Mozart. « Mozart attend toujours son interprète … », avance-t-il convaincu. Il précise : « On ne trouvera dans aucun de ces écrits une véritable compréhension de Mozart et de son art. »

La recherche d’une image idéale de Mozart occupa souvent et longtemps sa réflexion à cet égard.

« Les œuvres de Mozart sont d’une grande inspiration, et stimulantes » affirme-t-il avec assurance.

Très souvent, on l’a dit, Nielsen compare Mozart et Beethoven, « le plus grand compositeur lyrique ». Il lui reproche toutefois son manque de « liberté », qualité qu’il accole à Wolfgang sans jamais le qualifier de « révolutionnaire ». Et de préciser : « Mozart, jamais ne prétendit révolutionner : mais il apporta à la musique plus de valeurs nouvelles qu’aucun autre compositeur depuis Bach. »

« La musique de Mozart est extraordinairement difficile à comprendre entièrement, et elle est encore plus difficile à jouer. Nous avons besoin non seulement de profondeur et de sympathie avec son art, mais aussi d’un esprit bien mature, si nous voulons tout à fait bien rendre ses œuvres. »

On remarquera que Nielsen sait aussi relativiser, à ses yeux, certaines partitions, de Mozart, notamment la musique religieuse, qu’il juge conventionnelle. Il lui préfère celle de Beethoven. « Ses meilleurs quatuors, sonates et symphonies abondent de tant de vie bouleversante, fermentante et fertile que nous ne pouvons que nous émerveiller aujourd’hui de leur fraîcheur et de leur vigueur. »

« Comme dramaturge, Mozart nous a apporté quelque chose de nouveau en faisant de ses personnages de véritables êtres vivants ».

« Lorsqu’il sourit, c’est avec des larmes dans les yeux… En réalité il n’est jamais vraiment joyeux, bien qu’il sache introduire le plus parfait comique dans ses opéras. »

« Sa musique est toujours belle, mais d’une beauté qui incite à la réflexion. »

« Mozart demeure vivant, humain, au travers de sa musique… »

« Il règne une vie tellement féconde, fertile, effervescente, que même aujourd’hui nous sommes étonnés par tant de fraîcheur et de vivacité », écrit-il à propos des œuvres qu’il juge les plus fortes, à savoir les meilleur quatuors, sonates ou symphonies.

Les propos de Nielsen peuvent à l’occasion frôler la présomption quand il déclare sans nuances : « les symphonies de Mozart resteront, alors que la plupart de celles de Beethoven seront mésestimées du public. » On est en droit de mettre en doute également cet autre passage assertorique : « Il y a beaucoup plus à apprendre chez Mozart que chez Beethoven. »

Le Danois livre une conclusion juste et émouvante lorsqu’il écrit : « Il a traversé le ciel musical comme un météore, puis il a disparu dans l’éternité. »

Jamais il n’amoindrit sa perception de Mozart lorsqu’il met en avant la personnalité « captivante » de l’Autrichien, « sa séduction irrépressible », « sa sincérité », « sa gentillesse exceptionnelle », son parcours qui « entraîne vers les profondeurs ou élève vers le sublime ». Le plus bel hommage fuse avec cette affirmation : « Il nous a fait le don de lui-même… »

Nielsen, créateur original inspiré par Mozart

Devenu compositeur à part entière, bien que très jeune encore, Carl Nielsen crût en autonomie et son langage s’affirma rapidement. Il composa trois quatuors à cordes où l’on découvre sa personnalité, son humour, des traits redevables de ses origines fioniennes, des tournures liées à son intérêt croissant pour l’étude et l’analyse des caractères humains (dont témoignent aussi par exemple les trois premières symphonies ainsi que son premier opéra biblique Saul et David). Dans son Quatuor à cordes n° 3 en mi bémol majeur (1897-1898), notamment dans le second mouvement, andante sostenuto, il est aisé de reconnaître les influences conjuguées de Mozart et Beethoven, au niveau de la profondeur et de la beauté des impressions avancées par le Danois.

Son travail de caractérisation des personnages de son opéra Saul et David (1896), proche de l’oratorio et redevable en partie de Wagner, Moussorgski et de Verdi, doit aussi beaucoup au style de Mozart. Il précise : « Comme dramaturge Mozart introduit quelque chose de nouveau lorsqu’il nous livre des caractères véritables, en chair et en os. On discerne son plaisir dans la variété des humeurs qu’il infuse dans l’aria de Belmonte de L’Enlèvement au sérail et ses belles observations sur les relations de la musique et du texte valent bien plus que les longues préfaces de Gluck. » A côté de l’aspect monumental et tragique de l’œuvre, Nielsen doit à la clarté mélodique de Mozart et aussi à ses conceptions scéniques.

« Son goût pour l’analyse du caractère humain, son souci d’éviter tout excès de sentimentalité le rapprochent de Wolfgang Amadeus Mozart. » (J.L. Caron)

Mozart allait indirectement provoquer chez Nielsen l’élaboration d’une de ses partitions les plus connues et les plus souvent jouées dans le monde entier. Un soir de l’année 1921 Carl Nielsen téléphona à son ami le pianiste Christian Christiansen. En arrière-fond, il entendit une musique jouée par quatre membres de Quintette à vent de Copenhague. Ils répétaient la Sinfonia concertante pour instruments à vent de Mozart. Curieux, en dépit d’une qualité sonore médiocre, son intérêt s’éveilla et quelques minutes plus tard il se retrouva en compagnie des musiciens afin de participer cordialement à cette répétition.

Peu de mois après cet épisode amical autant que musical il suggéra à l’hautboïste du groupe, Svend Christian Felumb, qu’il était en train de travailler sur une nouvelle œuvre et qu’il envisageait de la dédier à son ensemble instrumental. Le compositeur précisa que dans sa composition il avait tenté de saisir et de faire ressortir certains traits du caractère de chacun des instrumentistes. Le Quintette à vent, op. 43, composé immédiatement après la Symphonie n° 5, op. 50, sera créé le 30 avril 1922 par ses dédicataires au domicile de la riche famille suédoise Mannheimer à Göteborg. La première exécution publique aura lieu le 9 octobre de la même année et enregistrera un énorme succès. Public et critique louèrent cette musique subtile et originale.

Si l’œuvre de Mozart a enclenché l’élan créateur de Nielsen, la musique elle-même lui est redevable par ses traits empreints de grâce et de clarté, par son humour également perceptible presque à chaque instant, par son climat divertissant et frais. Pour le reste le Quintette à vent offre une authentique singularité toute nielsenienne.

« Sibelius dans le domaine orchestral descend de Beethoven et des symphonistes russes, Nielsen lui, de Mozart, de Brahms et aussi de Beethoven. Il s’agit plus d’une filiation spirituelle que formelle. » (J.L. Caron)

« En fait tout se passe comme si son admiration pour Mozart enrichissait son monde personnel sans pervertir son originalité créatrice. Cette attitude ressemble un peu à celle de Beethoven qui toute sa vie admira Haendel, et le considéra comme l’un des plus importants compositeurs, sans pour autant se laisser-aller à l’imiter, à subir cette fascination dans ses propres travaux. » (J.L. Caron)

Il est une autre musique qui évoque l’ombre de Mozart chez Nielsen. Il s’agit du Concerto pour flûte et orchestre (créé à Paris le 21 octobre 1926 et donné dans sa forme définitive peu après à Oslo). Concerto dynamique et truffé de belles pages où le mélange savant et réussi de légèreté et de mélancolie rappelle, lointainement certes, l’art du maître de Salzbourg tout comme les dimensions de l’orchestre et le raffinement de l’écriture. Il s’oppose assez radicalement à la Symphonie n° 6, pourtant un temps qualifiée de Semplice, élaborée en 1924 et 1925. La confrontation du vieux maître avec la nouvelle modernité conduisit à une musique hybride et douloureuse, sorte de résumé d’un passé personnel admiré et d’une impasse individuelle inattendue, quant au nouveau chemin créateur à suivre.

Nielsen écrivit son Concerto pour clarinette et orchestre, op. 58, au cours de l’année 1928 en y apportant son originalité et pour tout dire en marquant une nette prise de distance d’avec le classico-romantisme disparaissant et le post-romantisme moribond tout en apportant sa propre touche au néo-classicisme récent au potentiel illimité. Lors de la création de l’œuvre le 27 novembre 1928 le programme proposait aussi le Concerto pour piano et orchestre en la majeur K. 488 (1786) de Mozart. Après la soirée, de retour au volant de sa voiture, il ne put s’empêcher de d’éclater et de statuer sans concession : « Je pense que ma musique est laide à côté de celle de Mozart ». N’empêche, ce concerto domine le genre, aux côtés de ceux de Mozart (Concerto pour clarinette en la majeur, K.622 (composé à Vienne en 1791), de Gerald Finzi (Concerto pour clarinette et orchestre à cordes, op. 31, 1949) et enfin de (Concerto pour clarinette et orchestre, 1947).

« Et pourtant, on ne relève aucune influence directe ou patente de [Mozart] dans l’œuvre du grand Maître danois qui légua aux hommes une création tout à fait personnelle, directement issue du terroir, souvent empreinte d’humour et d’amour et visant à l’universel. » (J.L. Caron).

Nielsen dirige Mozart

Parallèlement à sa trajectoire de violoniste, de pédagogue et de compositeur, Carl Nielsen entama une carrière de chef d’orchestre. Il fallait bien gagner de quoi faire vivre sa famille, payer la servante à plein temps, financer une vie sociale soutenue, entretenir un certain train de vie.

Nous nous intéresserons à l’activité de Nielsen, chef d’orchestre invité par la Société musicale de Göteborg (Suède), où grâce à ses relations privilégiées avec (qui sollicita également Jean Sibelius), il put diriger plus ou moins régulièrement. Nous sommes dans les années 1914-1930. Précisons que Nielsen dirigeait depuis longtemps déjà. Il avait quitté son siège de second violon à l’Orchestre royal de Copenhague pour s’installer sur l’estrade face à l’orchestre au début grâce à la protection et à la confiance du célèbre chef norvégien Johan Svendsen qui officia de longues années dans la capitale danoise. Nielsen conduisit aussi l’orchestre de Tivoli et plus tard celui de la Radio danoise créé en 1927. De son répertoire nous indiquons, grâce aux précieuses recherches de Peter Hauge, les œuvres de Mozart qu’il dirigea en Suède. Lors des Concerts populaires, il proposa : la Sérénade « Petite musique de nuit » (Ein kleine Nachtmusik) le 9 décembre 1918 ; l’Aria de Pamina de La Flûte enchantée (avec Hjördis Wahlgren) le 9 décembre 1918 ; l’Ouverture de L’Enlèvement au sérail, le 26 octobre 1919 ; la Symphonie n° 38 « Prague » le 2 novembre 1919 ; l’Aria de La Reine de la nuit de La Flûte enchantée (avec en soliste Sabine Meyen) le 8 février 1920 ; la Symphonie n° 40 le 11 décembre 1921 et le 7 avril 1929 ; la Symphonie n° 41 le 17 avril 1922.

Ces huit interprétations d’œuvres de Mozart sont réparties en 21 concerts mettant en scène une cinquantaine de compositeurs.

Lors des concerts symphoniques et des concerts par souscription, il donna : la Symphonie n° 40 le 18 novembre 1918 ; l’Ouverture de Idomeneo le 2 avril 1919 ; l’Adagio du Quintette en sol mineur pour cordes le 2 avril 1919 et le 8 mars 1922 ; l’Adagio en mi bémol majeur, pour cordes le 5 novembre 1919 ; la Symphonie n° 35 le 11 février 1920 ; l’Ouverture de Don Giovanni le 13 février 1920 et le 15 février 1922 ; l’Aria du Mariage de Figaro (avec Sylvia Schierbeck) le 15 février 1922 ; la Petite musique de nuit le 17 février 1922 et le 3 avril 1929 ; l’Aria de Donna Anna de Don Giovanni (avec en soliste Kaja Eide) le 13 février 1920.

Ici on recense l’exécution de 13 partitions de Mozart réparties sur 29 concerts.

L’importante proportion des œuvres de Mozart dans ces concerts suédois dirigés par Nielsen confirme son attachement, son intérêt et son amour pour la musique de Wolfgang Amadeus Mozart.

Avant d’entreprendre son expérience de chef en Suède Carl Nielsen avait eu à plusieurs reprises l’occasion de diriger des partitions de Mozart dans son pays dont on proposera le détail dans un autre texte.

Un copieux programme de concert dirigé par lui à la tête de l’Orchestre de la Chapelle royale dans la grande salle du Odd Fellow Palaeets du centre de Copenhague daté du mardi 4 mars 1913 défendait les musiques suivantes. Mozart : Ouverture de la Flûte enchantée ; Beethoven : Concerto pour piano en sol majeur, op. 58 (avec en soliste Frédéric Lamond) ; Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune ; Berlioz : La reine Mab, scherzo ; Des pièces pour piano seul de Beethoven (Scherzo de l’opus 31 n° 3, Feux follets de Liszt, Marche militaire de Schubert-Tausig) ; Beethoven : Symphonie n° 8 en fa majeur.

N’étant pas ce que l’on appelle un chef-né Nielsen devait se concentrer sur sa direction avec toutefois des moments de grâce évidente lorsqu’il prenait en charge un opéra de Mozart ou également de Puccini semble-t-il.

Œuvres de Carl Nielsen citées dans le texte et choix discographique sélectif

Quatre Quatuors à cordes. Quintette à cordes. The Kontra Quartet, Philipp Naegele (alto). BIS-CD-503-504. Enregistrement de 1990.

Saul et David, opéra. Aage Haugland, Peter Lindroos, Kurt Westi… Chœur national de la Radio danoise, Orchestre symphonique national de la Radio danoise, dir. . Chandos CHAN 8911/12. Enregistrent : 1990.

Maskarade, opéra. Aage Haugland, , Gert-Henning Jensen, … Orchestre symphonique national de la Radio danoise & chœur, dir. Ulf Schirmer. DECCA 2CD 460 227-2. Gravure de 1996.

Quintette à vent, op. 43. DiamantEnsemble. 2006-2007. Dacapo 8.226064 in Musique de chambre vol. I.

Concerto pour flûte et orchestre. Concerto pour clarinette et orchestre. (flûte), Sabine Meyer (clarinette), Orchestre philharmonique de Berlin, dir. . 2006. EMI Classics 0946 3 94421 2 6.

Symphonie n° 6. Orchestre symphonique national danois, dir. . Naxos 8.570737. Enregistré en 2000.

Conclusion

Dès sa jeunesse Carl Nielsen a nourri pour la musique de « Motzart » une véritable attirance qui ne s’est jamais démentie tout au long de sa longue carrière. Il aimait écouter, lire et diriger sa musique. S’il se passionna aussi pour ses lettres et sa biographie, il ne sombra jamais dans une quelconque idolâtrie qui aurait risqué d’anéantir ses propres capacités créatrices.

On ne pourrait découvrir dans l’œuvre de Nielsen aucun plagiat ni (presque) aucune ressemblance formelle. Certes, au niveau de l’humour, de la légèreté et de la bonne humeur inspirée, il existe des points de convergence mais jamais de similitude.

Mozart demeurait à ses yeux un des plus grands génies musicaux de tous les temps, sans que jamais il prétende l’atteindre ni l’égaler. Néanmoins la musique de Carl Nielsen trône au sommet de la création musicale de la fin du 19e siècle et du premier tiers du 20e.

« La personnalité de Nielsen fut assez vaste pour fêter Mozart, les maîtres du 16e siècle, Wagner, Brahms… et parvenir sans plagiat à forger une œuvre vivante et remarquable, une œuvre destinée à connaître la reconnaissance sans partage des hommes. » (J.L. Caron)

Brève orientation bibliographique

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CARON, Jean-Luc. Nielsen ! Vous avez dit Nielsen ? In Parcours nordiques. Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen (A.F.C.N.) n° 29-32. 2002.

CARON, Jean-Luc. Le passé et l’académisme scandinave du temps de Carl Nielsen à travers quelques exemples choisis. Sur les traces de Carl Nielsen (VIII). Article mis en ligne sur Resmusica.com le 31 mai 2010.

CARON, Jean-Luc. Positionnement esthétique général de Carl Nielsen. Sur les traces de Carl Nielsen (V). Article mis en ligne sur Resmusica.com le 10 janvier 2010.

ESKILDSEN, Karsten. Carl Nielsen. Life and Music. Stories from Funen. Odense City Museums. Odense University Press. 1999.

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NIELSEN, Carl. Mozart and Our Time. In Living Music. Edition Wilhelm Hansen. Traduction anglaise de Reginald Spink.

NIELSEN, Carl. Mozart et notre temps. In La Musique et la Vie. Editions Actes Sud. Traduction française d’ Eva Berg Gravensten et Alain Artaud. 1988.

NIELSEN, Thorvald. Some Personal Reminiscences. In Carl Nielsen (1865-1931). Centenary Essays. Edited by Jürgen Balzer. Nyt Nordisk Forlag. Arnold Busck. Copenhagen. 1965.

REYNOLDS, Anne-Marie. Carl Nielsen’s Voice. His Songs in Context. The Royal Library. Museum Tusculanum Press. 2010.

SIMPSON, Robert. Carl Nielsen. Symphonist. Kahn & Averill, London. 1979.

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 
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