A Lausanne, savoureux Falstaff

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Lausanne. Théâtre de Beaulieu. 25-III-2012. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après la pièce Les Joyeuses Commères de Windsor de Shakespeare. Mise en scène : Arnaud Bernard. Décors : Alessandro Camera. Costumes : Carla Ricotti. Lumières : Patrick Méeüs. Avec : Roberto Frontali, Sir John Falstaff ; Sebastian Catana, Ford ; Nicole Heaston, Alice Ford ; Angela Kerrison, Nannetta ; Ann McMahon Quintero, Mrs. Quickly ; Kendall Gladen, Meg Page ; Antonio Figueroa, Fenton ; Rodolphe Briand, Bardolfo ; Marcin Habela, Pistola ; Stuart Patterson, Dr Cajus. Chœur de l’Opéra de Lausanne (Chef de chœur : Véronique Carrot), Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction musicale : Nir Kabaretti

Qu’est-ce qui fait qu’un spectacle d’opéra soit réussi ? Comment faire en sorte que le théâtre, la musique, le jeu des acteurs, les décors, les lumières se potentialisent au point de porter tous les protagonistes au-delà de leurs capacités propres ? Malgré tous les ingrédients les meilleurs qu’on peut mettre pour réaliser cette sauce idéale, la mayonnaise est si souvent difficile à prendre que lorsqu’elle est présente, c’est un bonheur qui se répand partout. A Lausanne, la production de Falstaff peut s’enorgueillir d’avoir bénéficié de cette rare bénédiction.

« Prima la musica, poi le parole » a-t-on l’habitude d’asséner lorsqu’on parle d’opéra. Falstaff, l’ultime opéra de Verdi, dément cette affirmation d’Antonio Salieri de manière évidente. Dans cette farce, ce sont les paroles qui parlent à la musique. Dans la géniale adaptation d’Arrigo Boïto de cet épisode d’Henri IV de Shakespeare, la musique de Verdi accompagne le mot, souligne la phrase, parfois précède l’intention. Tout est suggestion. La musique est l’ombre et la lumière du texte. Ainsi, grandit-elle le tutti de l’orchestre quand Bardolfo et Pistola font l’apologie de leur maître en proclamant : « Immenso Falstaff, enorme Falstaff ! ». Et elle souscrit à la légèreté de quelques violons lorsque, quelques courts instants plus tard, Falstaff dit qu’il « è tempo d’assottigliar l’ingegno » (il est temps d’affiner l’esprit).

Principaux artisans de cette réussite, le metteur en scène et le chef d’orchestre . Le premier pour avoir raconté l’aventure de Falstaff avec plus d’humour que de comique, plus de tristesse que de pathétique, plus de cœur que de pathos, plus d’amour que de compassion. Soignant le détail de chaque scène, choisissant l’importance du mot, il signe une mise en scène d’une grande qualité. A chaque personnage, l’importance du moment. Personne n’est dans l’inaction. Pour autant, il n’occupe jamais la place du protagoniste de l’instant. Ainsi son discours scénique est d’une limpidité extraordinaire dans une farce où tant de personnages prennent le devant de la scène.

Dans son choix scénique, nous convie au théâtre. A son théâtre. Il décide d’y montrer la comédie humaine de Falstaff, un jouisseur des choses de la vie ruiné qui invente un stratagème amoureux pour espérer renflouer sa bourse. C’est donc dans un décor tantôt total, tantôt n’occupant qu’une partie de la scène, voir absent, que se déroulent les scènes. Attachant plus d’importance à raconter l’histoire qu’à l’endroit où elle se passe, n’hésite pas à ce que son décor, respectant l’époque de la pièce de Shakespeare, soit monté ou enlevé directement devant le public. Avec intelligence, favorisant ainsi les passages d’une scène à l’autre sans inutile interruption. Toujours dans le théâtre, il convie même les techniciens de scène à assister à certaines scènes, sans que jamais ces personnages annexes ne parasitent l’histoire qu’on raconte. Un dosage parfait, une finesse théâtrale de très grande classe.

Pour parfaire cette ambiance propice à la comédie totale, il ne manquait que la musique. Avec un dans une forme éblouissante, la baguette de se montre d’une précision et d’une verve musicale enthousiasmantes. Il réussit le difficile travail de concilier les nuances d’une partition parsemée de touches musicales contrastées avec l’enchaînement des conversations animées entre les solistes.

Si la distribution lausannoise n’est pas des plus homogènes, elle reste d’un niveau exceptionnel pour un opéra vocalement et musicalement aussi exigeant. Jamais elle n’est prise en défaut de faiblesse. Malgré la domination presque naturelle du rôle-titre, aucun des autres chanteurs ne démérite. Chacun est parfaitement fondu dans la comédie.

Si la farce de Flastaff est anglaise, l’opéra est italien. En italien. Et dans un langage qui explore une multitude de finesses comiques de la langue italienne. Reconnaissons cependant que la plupart des mots d’esprit, les nuances du langage sortent de la bouche de Falstaff lui-même. Pour les mettre en évidence, seul un interprète de langue italienne peut les faire goûter à leur juste valeur. C’est le plat savoureux que nous offre (Falstaff) dans cette production importée du Teatro San Carlo de Naples. Sa voix claire, sa diction parfaite, sa généreuse projection vocale et sa puissance habillent son personnage d’évidence. Faisant souvent penser au Falstaff que Tito Gobbi incarnait sous la baguette d’Herbert von Karajan en 1956, excellent acteur, il campe un Falstaff subtil, à la fois partagé par l’exercice de sa noblesse malheureusement déchue et l’ingéniosité que lui impose le fol espoir de renflouer sa bourse.

A ses côtés, la belle voix du baryton (Ford) en fait un Falstaff en devenir. Avec son E sogno o realtà il s’est révélé comme l’un des barytons verdiens parmi les plus prometteurs.

L’extraordinaire complicité scénique des quatre rôles féminins n’avait d’égale que leur remarquable préparation vocale pour tenir la difficulté extrême de la partie féminine de cet opéra. Quand bien même aurait-on aimé une Angela Kerrisson (Nanetta) plus expérimentée et un (Fenton) plus puissant pour apporter toute la fraîcheur qu’on attend de ces deux personnages et une mezzo Ann MacMahon Quintero (Mrs. Quickly) vocalement plus typée pour le caractère de la commère, lorsque tout ce beau monde se retrouve avec (Mrs. Alice Ford) et la superbe voix de mezzo de (Mrs. Meg Page), on vit un miracle de théâtre et de chant.

Non des moindres la prestation de (Dr. Cajus). Rarement ce dindon de la farce n’a eu si bon interprète. En excellent comédien, il donne à son personnage une dimension délirante de comique de situation qu’il est rarissime de voir s’exprimer avec autant de verve dans le répertoire lyrique. Même dans l’opéra bouffe où l’on confond souvent le comique avec la bouffonnerie. Sa manière de tomber, de se cogner, de renverser ce qui ne doit pas l’être est absolument parfaite. Même la plus petite mimique, le plus petit geste sont empreint d’un humour irrésistible. En plus, a une voix.

Mais le tableau de cette production lausannoise ne serait pas complet si l’on omettait de relever la parfaite prestation du Chœur de l’Opéra de Lausanne qui a apporté une ultime note d’énergie dans ce tourbillon vocal et théâtral.

Avec cette dernière production hors les murs de l’Opéra de Lausanne avant de réintégrer « son » opéra déserté pour travaux depuis cinq saisons, c’est un impérissable souvenir que laissera ce Falstaff.

Crédit photographique : (Falstaff) ; (Nannetta), (Alice Ford), (Meg Page), (Mrs. Quickly) ©Marc Vanappelghem

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