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Così mondain à Montpellier

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Montpellier, Opéra Comédie. 29-XII-2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Paul Scarpitta. Lumières : Urs Schonenbaum. Avec : Erika Grimaldi, Fiordiligi ; Marianne Crebassa, Dorabella ; Wesley Rogers, Ferrando ; Andrè Schuen, Guglielmo ; Virginie Pochon, Despina ; Antonio Abete, Don Alfonso. Choeur de l’Opéra national de Montpellier (chef de choeur : Noëlle Gény). Yvon Repérant, continuo. Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, direction : Alexander Shelley

cosi1_mtpDes jolies robes, des perruques, des minauderies… Selon , l’esthétique XVIIIe siècle ressemble uniquement à du Watteau (enfin, ce qu’on veut bien y voir). Certes, nous sommes en période dite « galante », qui est aussi le Siècle des Lumières, de Voltaire, de Sade, de Choderlos de Laclos, de Marivaux, etc. Avec Così on est en plein empirisme / scepticisme prôné par les philosophes écossais des Lumières, David Hume le premier. On expérimente, ici la fidélité et les sentiments, loin de toute considération métaphysique. Personne n’est dupe, les amants inconstants sont tous consentants, rendant encore plus ridicule les manoeuvres de Don Alfonso et Despina. Point de cela à Montpellier : Così est une comédie aimable de jeunes gens riches, hybride entre la comédie « jet set » et la télé réalité, mais avec des habits du XVIIIe. Un Così comme on le faisait il y a cinquante ans, oubliant par la même les travaux de dépoussiérage et de contextualisation faits par Michael Haneke, Jim Lucassen, Claus Guth, Giorgio Strehler ou Patrice Chéreau, à qui est pompeusement dédié le programme de la soirée. Un Così retro, pourquoi pas, mais encore faut-il du théâtre (songeons aux travaux d’Ezio Toffolutti, d’Abbas Kiarostami ou de Jean-Pierre Ponnelle). Ce soir les chanteurs prennent des poses stéréotypées, esquissent trois pas de danse, tournent sur eux-mêmes, vont et viennent de cour à jardin sans qu’on ne sache trop pourquoi…

Ajoutez à cela un plateau désespérément vide, un choeur une fois encore masqué (de noir vêtu en ombres chinoises façon « lanterne magique » en fond de scène), une distribution trop jeune – alors que la lourdeur des rôles appelle l’expérience, une partition quasi complète avec les airs optionnels – quatre heures de spectacle-  et un travail de lumières sommaire, l’ennui sera complet. Heureusement il reste l’orchestre et les voix – malgré quelques réserves, le plateau se tient – ce qui nous fait dire que ce Così peut s’écouter les yeux fermés.

cosi2_mtpCôté voix, la jeunesse des chanteurs dans les rôles des quatre amants présente un avantage physique indéniable mais met en avant les difficultés techniques qu’on ne leur reprochera pas – ils ont tous moins de trente ans – mais qui pourraient leur être préjudiciables à l’avenir. En particulier , qui montre d’évidents signes de fatigue vocale au deuxième acte. Ténor mozartien par excellence, brillant dans Tamino, Don Ottavio ou Belmonte, il peine dans le rôle plus exigeant et plus lourd de Ferrando – qui tient plus des autres grands rôles de ténor mozartien que sont Lucio Silla ou Titus. « Un’aura amorosa » est parfitement réussi mais « Ah, lo veggio, quell’anima bella » (usullement coupé) souffre d’aigus saturés – treize si bémol aigus à sortir ! – et de vocalises savonnées, un défaut qui reste jusqu’à la fin dans les duos et ensembles. se sort comme elle peut de l’impossible tessiture de Fiordiligi, c’est à dire avec panache et professionalisme. Le rôle est redoutable à tous niveaux. Peut-être ne lui manque-t-il que l’expérience et surtout la fréquentation de personnages mozartiens (ou autres) moins lourds à porter. et en revanche sont tout à leur aise en Dorabella et Guglielmo et reçoivent comme il se doit un part non négligeable d’applaudissements. Leur duo « Il core vi dono » est un des meilleurs moments de la soirée. Plus problématiques sont les deux entremetteurs. ne fait qu’une bouchée de Despina, mais là encore on est face à une vision passéiste du rôle, jusque dans sa distribution. L’usage, pendant longtemps, a été d’y mettre une soprano lyrique léger pour la différencier du dramatique Fiordiligi. Or il n’est pas rare que dans les ensemble Despina soit la voix intermédiaire ou la plus grave (comme Zerlina dans Don Giovanni) et ses deux airs ne sont pas spécialement aigus. L’emploi de mezzos depuis quelques temps dans ce rôle la rapproche plus de la maquerelle que de la soubrette effrontée. fait face aux difficultés, accompli avec maestria ses airs et poitrine sans excès pour être audible dans les ensembles. en revanche présente de sérieuses difficultés vocales et n’est plus vraiment le basso buffo triomphant des années 2000. Et la faiblesse de la mise en scène ne lui permet pas vraiment de se rattraper sur son jeu scénique. Le choeur pêche par son hétérogénéité. On pardonnera volontiers à cet ensemble, maltraité depuis trois ans, relégué en fond de scène dans le meilleur des cas quand ce n’est pas dans la fosse, sous-employé (aucun opéra avec une large partie chorale n’a été monté sur la scène montpelliéraine depuis 2010) de ne pas se sentir ni concerné ni à l’aise.

Reste l’orchestre – l’Orchestre national de Montpellier – lui aussi durement affecté par les turpitudes qu’à connu cette maison. Privé de directeur musical depuis deux ans, sous-employé, dirigé presque exclusivement par des jeunes chefs qui ne sont pas tous talentueux, il retrouve ce soir – en formation réduite d’une trentaine de participants – une sonorité et une précision qui ont toujours été sa force de par le passé. La direction parfois un peu abrupte (l’ouverture à toute berzingue !) mais toujours précise d’, avec un souci évidement de netteté et d’articulation, est un soutien sans faille pour l’ensemble des chanteurs – avec le continuo inventif d’.

termine mi-figue mi-raisin (après son traditionnel lâcher de fleurs blanches) son court mandat de directeur général de l’Opéra national de Montpellier, avec comme bilan artistique le tour de force d’avoir monté les cinq opéras de Mozart les plus joués en deux saisons, sans jamais programmer Verdi (si, une Traviata prévue en mai-juin 2014) ni Rossini et aucun opéra du bel canto romantique. Così pour les fêtes, après La Bohème en 2012/2013, un choix curieux, loin des fééries usuelles, mais vouloir bouger les habitudes sans réfléchir aux conséquences n’apporte en général rien de bon. Le public lui en a tenu grief, sifflant celui qui depuis le jour même de cette représentation reprenait le rôle qu’il n’aurait jamais du quitter : metteur en scène et scénographe.

Crédit photographique : (Fiordiligi), (Guglielmo) et le Choeur de l’Opéra national de Montpellier (en ombres chinoises, au fond) ; (Ferrando), Marianne Crébassa (Dorabella), Erika Grimaldi (Fiordiligi) et (Guglielmo) © Opéra-Orchestre national de Montpellier

 

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Montpellier, Opéra Comédie. 29-XII-2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Paul Scarpitta. Lumières : Urs Schonenbaum. Avec : Erika Grimaldi, Fiordiligi ; Marianne Crebassa, Dorabella ; Wesley Rogers, Ferrando ; Andrè Schuen, Guglielmo ; Virginie Pochon, Despina ; Antonio Abete, Don Alfonso. Choeur de l’Opéra national de Montpellier (chef de choeur : Noëlle Gény). Yvon Repérant, continuo. Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, direction : Alexander Shelley

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