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Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas à Dijon

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Dijon. Auditorium, 9-XI-2012. Paul Dukas (1865-1935) : Ariane et Barbe-Bleue ou La Délivrance inutile, conte lyrique en trois actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Lilo Baur. Scénographie : Sabine Theunissen. Costumes : Greta Goiris. Lumières : Gilles Gentner. Avec : Jeanne-Michèle Charbonnet, Ariane ; Delphine Haidan, La Nourrice ; Damien Pass, Barbe-Bleue ; Carine Séchaye, Gaëlle Méchaly, Emmanuelle de Negri, Daphné Touchais, Erifili Stefanidou, les femmes de Barbe-Bleue. Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Mihály Zeke). Orchestre Dijon Bourgogne. Direction musicale : Daniel Kawka

Ariane et Barbe-Bleue reste une rareté. Cet unique opéra de révèle pourtant des trésors : un orchestre rutilant, un traitement de la voix assez personnel, un scénario original, tout cela magnifié en l’occurrence par une mise en scène intelligente.

Ariane arrive au château de Barbe-Bleue, toute auréolée du désir que le seigneur du lieu éprouve pour elle. Mais elle dévoile d’emblée sa personnalité : les ordres non justifiés d’un tyran sont inadmissibles : « D’abord il faut désobéir : c’est le premier devoir quand l’ordre est menaçant et ne s’explique pas… La clé d’or est interdite. C’est la seule qui importe ». A partir de là, Ariane apparaît comme une femme libre, et cette liberté lui donne la force d’ouvrir les portes vers la lumière à ses sœurs prisonnières, et lui confère sur le (bien pâle) Barbe-Bleue un ascendant qu’elle conserve en partant, inatteignable, vers d’autres cieux.

On retrouve dans le livret la langue poétique de Maeterlinck, chargée d’images obscures comme elle l’était dans celui de l’opéra Pelléas et Mélisande de Debussy présenté il y a deux mois à Dijon (dans une version « expurgée ») ; il est curieux de constater que cette langue est moins adaptée à ce personnage déterminé qu’est Ariane.  se réfère sans doute à Wagner lorsqu’il met ce livret en musique : la voix est traitée en arioso permanent dans une tessiture tendue dans les deux premiers actes. On ne peut s’empêcher de comparer le résultat obtenu avec ceux de Debussy et de Wagner qui, tous les deux, sont parvenus à une osmose parfaite de la voix avec l’orchestre ; là, ce n’est pas le cas. Celle-ci semble comme plaquée sur le tissu orchestral avec une prosodie qui nous a paru souvent artificielle, et avec des effets expressifs trop appuyés. Il ne faut surtout rien reprocher à Jeanne- Michèle Charbonnet dont la présence sur scène est éblouissante car son rôle est écrasant, et elle le porte sans défaillir comme elle avait porté celui d’Isolde il y a quelques années sur ce même plateau ; on ne peut que souhaiter sa présence dans d’autres occasions. Elle est bien secondée par , second rôle important de l’œuvre, car Barbe-Bleue est vraiment un personnage sans consistance qui n’intervient vocalement que dans le premier acte, et encore si peu : son pouvoir n’apparaît donc important que grâce au mythe, et ainsi on a l’impression que l’oppression n’existe que dans la tête de ceux qui veulent y croire…

La plus grande surprise que réserve cet opéra vient sans aucun doute de la partition d’orchestre. L’Apprenti Sorcier est un chef-d’œuvre, mais là, que de merveilles ! Le travail que fait avec l’, ainsi que la politique volontariste que mène la direction de l’ensemble portent leurs fruits : le son est généreux, rond, les soli se dégagent tout juste comme il le faut ; bref, on saisit toutes les couleurs que Dukas veut évoquer. Car il s’agit bien là d’une œuvre colorée, non seulement parce qu’elle décrit au premier acte celles des pierres précieuses que cachent les portes des souterrains, mais aussi parce que dès les premiers accords de l’introduction, on est transporté et les portes de l’imaginaire s’ouvrent à nous. sait mettre l’accent sur les éclats cuivrés, faire ressortir le moelleux des bois sur un fondu laineux des cordes. L’orchestration de Dukas montre une filiation avec celle de Wagner, et souvent une parenté structurée et claire avec celle de Ravel, mais elle annonce surtout l’orchestration si colorée de Messiaen (Messiaen qui fut l’élève de Dukas).

La cohérence du spectacle est assurée par la mise en scène intelligente de , aidée par une costumière de talent, par une mise en lumière raffinée. Les décors jouent beaucoup sur des mouvements économes de praticables mobiles, et cela évoque à merveille l’impression d’enfermement ou bien de lumière retrouvée. Les costumes de la foule des paysans, dans des camaïeux de bleus et de verts, servent d’écrin au blanc, comme parsemé de négatifs photographiques, de celui d’Ariane, comme à celui, noir, de la Nourrice ; et les vêtements des cinq prisonnières rappellent à juste titre ceux des mariées de la Belle Epoque.

Le mythe est revisité : il n’y a plus besoin de médium, le fil n’est plus nécessaire, et chacun est maître de son destin. Si les cinq femmes prisonnières choisissent de rester avec leur bourreau, Ariane, elle, choisit son chemin. « Vois, la porte est ouverte et la campagne est bleue… La forêt et la mer nous appellent de loin… »

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Dijon. Auditorium, 9-XI-2012. Paul Dukas (1865-1935) : Ariane et Barbe-Bleue ou La Délivrance inutile, conte lyrique en trois actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Lilo Baur. Scénographie : Sabine Theunissen. Costumes : Greta Goiris. Lumières : Gilles Gentner. Avec : Jeanne-Michèle Charbonnet, Ariane ; Delphine Haidan, La Nourrice ; Damien Pass, Barbe-Bleue ; Carine Séchaye, Gaëlle Méchaly, Emmanuelle de Negri, Daphné Touchais, Erifili Stefanidou, les femmes de Barbe-Bleue. Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Mihály Zeke). Orchestre Dijon Bourgogne. Direction musicale : Daniel Kawka

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