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Époustouflante Médée vue par Krzysztof Warlikowski

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Luigi Cherubini (1760-1842) : Médée, opéra-comique en trois actes. Livret de François-Benoît Hoffman. Adaptation de Krzysztof Warlikowski et Christian Longchamp. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Costumes : Malgorzata Szczesniak. Lumières : Felice Ross. Dramaturgie : Christian Longchamp et Miron Hakenbeck. Conception vidéo : Denis Guéguin. Chorégraphie : Saar Magal. Avec : Nadja Michael, Médée ; Kurt Streit, Jason ; Christianne Stotijn, Néris ; Vincent Le Texier, Créon ; Hendrickje Van Kerckhove, Dircé ; Gaëlle Arquez, Première Servante ; Anne-Fleur Inizan, Deuxième Servante. Chœur de la Monnaie (chef de chœur : Stephen Betteridge). Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset. Réalisation : Stéphane Metge. Enregistré en septembre 2011 à La Monnaie de Bruxelles. Sous-titrage en anglais, français, néerlandais, allemand. 2 DVD. Bel Air BAC076. Code-barre : 37600115 300767. Format image : 2 DVD9 NTSC, colour, 16.9. Format son : PCM stereo, 5.1 Dolby Digital. Zone 0. Durée totale : 138’.

 

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Ce DVD permettra au mélomane de visionner la mémorable production du chef d’œuvre de Cherubini que l’on doit à et au metteur en scène . Initialement donné à la Monnaie en 2008, ce spectacle fit l’objet d’une reprise en septembre 2011 avant d’être présenté à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, en décembre 2012. On saluera tout d’abord l’heureux choix de la version française et des dialogues parlés, autrement plus authentiques que les récitatifs italiens auxquels la tradition, depuis les diverses incarnations de Maria Callas, nous avait pourtant habitués. La réécriture du dialogue, loin de choquer par l’usage d’expressions empruntées au registre parlé – Jason enjoint Médée, qui « a voulu cette merde », de « foutre le camp » ; Dircé à bout de nerfs menace de « faire une connerie » ; les enfants de Médée couvrent les murs de graffiti obscènes à l’encontre de leur future belle-mère, etc. –, traduit au contraire toute la contemporanéité du drame d’Euripide dans notre monde moderne. Les contrastes avec le classicisme, les alexandrins et surtout les terrifiants non-dits de la partie chantée n’en sont que plus saisissants…

La mise en scène de est littéralement époustouflante. Moins, en vérité, pour le parti pris de transposition qu’il propose pour un ouvrage dont le sujet reste de toute manière intemporel. Avant même l’ouverture, et apparemment pendant l’entracte également, le rideau de scène s’anime de projections de clips-vidéos tournés en super huit et représentant diverses scènes de famille, « bon chic bon genre », sous les yeux quelque peu ébahis des enfants de Médée. L’esthétique générale serait plutôt celle des années cinquante ou soixante, et Jason ressemblerait à un homme d’affaire un rien crapuleux qui, après avoir réussi dans la vie grâce à la complicité de se première femme Médée, souhaiterait maintenant se ranger en épousant la brave jeune fille de bonne famille qui lui assurera la respectabilité sociale. Créon, ravi de trouver à sa chère Dircé un parti aussi alléchant, est visiblement lui aussi de cette race de « conquérants » sans scrupules. C’est donc dans cet univers corrompu mais qui fait tout pour paraître léché, feutré et glacé – mais qui n’est finalement qu’impersonnel –, que débarque Médée l’étrangère – l’« Arabe » dans ce contexte… – avec ses tatouages et ses perruques, ses tenues sexy et provocantes mais aussi, et surtout, sa quête d’absolu, de vérité et de justice. Inutile de préciser que ce n’est pas du « fric » de Jason qu’elle a soif…

C’est bel et bien la direction d’acteurs qui demeure fascinante de bout en bout, tant chaque geste est criant de vérité, dans son outrance ou dans sa simplicité. Le spectateur médusé suit pas à pas, dans cet angoissant huit-clos qui oppose Médée et Jason, toutes les étapes de la dégradation et de la décomposition d’un couple moderne, en prise à la dépendance sexuelle et affective et à toutes les dérives auxquelles peuvent mener l’amour, la passion et la possession. Pris dans un engrenage infernal, les deux personnages se disloquent et se déchirent jusqu’à la descente aux enfers finale. D’une force et d’une violence inouïe même au cours des « pauses » de l’action – mais la mise en scène semble les « charger » toutes, à commencer par le moment de repos que devrait être la berceuse de Néris… –, chaque geste se révèle toujours incroyablement signifiant et prégnant. Ce terrifiant combat s’achève, après les derniers déferlements orchestraux, sur une scène muette au cours de laquelle Médée, après avoir méticuleusement plié et rangé les pyjamas maculés du sang de ses fils, allume une cigarette et sort de scène tandis que la porte du rideau de fer claque dans le silence. Glaçant, époustouflant, hallucinant ! La captation vidéo est à tout moment remarquable.

L’interprétation musicale est à la hauteur de ce fascinant tête à tête. On trouvera donc presque anodines, et cela est normal dans un tel contexte, les prestations de et de , conventionnels comme il se doit en Créon et en Dircé. Ils ont néanmoins le mérite de chanter un français élégant et châtié, ce qui n’est pas le cas de , qui laisse indifférent en Néris. Dommage pour un des plus beaux moments de la partition. Incroyablement juste dans ses attitudes de mâle prédateur mais néanmoins blessé et outragé, roule les mécaniques et tient vaillamment la ligne tendue du rôle de Jason, à la tessiture héritée du registre de haute-contre à la française. Remarquable prestation physique et vocale. Dans le rôle de Médée, est criante de vérité et on ne voit pas quelle actrice, même du théâtre parlé, saurait égaler une performance aussi riche et aussi intense. Du coup, on pardonnerait presque les duretés vocales, qui dans un tel cadre deviennent évidemment autant de qualités. Si l’instrument est de nature en soi médiocre, et si la ligne vocale est quasi inexistante, la voix est juste, forte et percutante, et sait parfaitement ménager tous les effets dramatiques de la partition.

était l’homme idéal pour ce qu’il faudra bien appeler une résurrection. Depuis ses incursions dans le répertoire du XIXe siècle, notamment ses trois CDs avec Véronique Gens, on connaissait son souhait d’explorer ce répertoire à la jonction du baroque, du classicisme et du romantisme. Ici, il déchaîne littéralement ses instrumentistes, qui se jettent rageusement sur une partition d’une extrême violence mais dont ils savent également ménager les rares moments de douceur et de relâchement.

Accrochez-vous, ce spectacle ne pourra pas vous laisser indifférents !

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Luigi Cherubini (1760-1842) : Médée, opéra-comique en trois actes. Livret de François-Benoît Hoffman. Adaptation de Krzysztof Warlikowski et Christian Longchamp. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Costumes : Malgorzata Szczesniak. Lumières : Felice Ross. Dramaturgie : Christian Longchamp et Miron Hakenbeck. Conception vidéo : Denis Guéguin. Chorégraphie : Saar Magal. Avec : Nadja Michael, Médée ; Kurt Streit, Jason ; Christianne Stotijn, Néris ; Vincent Le Texier, Créon ; Hendrickje Van Kerckhove, Dircé ; Gaëlle Arquez, Première Servante ; Anne-Fleur Inizan, Deuxième Servante. Chœur de la Monnaie (chef de chœur : Stephen Betteridge). Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset. Réalisation : Stéphane Metge. Enregistré en septembre 2011 à La Monnaie de Bruxelles. Sous-titrage en anglais, français, néerlandais, allemand. 2 DVD. Bel Air BAC076. Code-barre : 37600115 300767. Format image : 2 DVD9 NTSC, colour, 16.9. Format son : PCM stereo, 5.1 Dolby Digital. Zone 0. Durée totale : 138’.

 
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