A Munich, une Flûte enchantée vieille de 35 ans

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 14-XI-2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte, opéra en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. Mise en scène : August Everding, remontée par Helmut Lehberger. Décors et costumes : Jürgen Rose. Avec : Toby Spence, Tamino ; Genia Kühmeier, Pamina ; Günther Groissböck, Sarastro ; Albina Shagimuratova, Reine de la nuit ; Daniel Schmutzhard, Papageno ; Mária Celeng, Papagena ; Ulrich Reß, Monostatos ; Laura Tatulescu, Première Dame ; Tara Erraught, Deuxième Dame ; Okka von der Damerau, Troisième Dame ; Tareq Nazmi, Orateur ; Solistes du Tölzer Knabenchor (Trois enfants). Chœur de l’Opéra d’État de Bavière (chef de chœur : Sören Eckhoff) ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; direction musicale : Ivor Bolton

Zauberflöte München2Elles sont rares, les productions qui dépassent de nos jours 30 ans de carrière : la Flûte enchantée montée en 1978 à l’Opéra de Munich par l’intendant de l’époque, est un de ces témoins du passé. Bien connue par un DVD filmé en 1983, cette production doit son succès perpétué à vrai dire moins au travail scénique d’Everding qu’au rapide défilé qu’avait conçu le décorateur Jürgen Rose dans une esthétique largement empruntée aux premières productions de l’œuvre à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, sans les citer explicitement, et sans oublier de les adapter au goût des nuances chromatiques raffinées des livres d’enfants des années 1970.

Il n’y a pourtant pas que la mise en scène qui est traditionnelle dans cette Flûte munichoise : chaque année, une série de représentations accompagne les fêtes de fin d’année en venant au devant du désir d’un public en quête de grand divertissement familial, aux côtés de La Bohème (dans une mise en scène tout aussi traditionnelle d’Otto Schenk) et de Hänsel et Gretel. Cette fois cependant, la série de représentations est avancée par rapport à Noël, ce qui se voit au premier regard par la faible présence du public familial.

Est-ce à dire que cette distanciation temporelle permet une approche plus soigneuse que ce que permet l’hyperactivité de la période des fêtes ? Le chef-d’œuvre mozartien le mériterait bien, lui qui ne souffre que trop d’être réduit à une féérie au premier degré sans autre prétention que de préparer ou faire descendre les riches repas des fêtes. Ce n’est pourtant ici pas vraiment le cas, et ce pas plus du point de vue musical que du point de vue scénique. Ce qu’on voit sur scène n’est certainement pas indigne, et certaines des intuitions d’Everding, même insuffisamment répétées, continuent à marquer les esprits, comme dans le duo Papageno-Papagena, avec cette cohorte d’enfants souvent imitée depuis, à la fois drôle et émouvante. Mais, nonobstant la remise en forme de la production opérée en 2004, on peut difficilement passer sur le fonctionnement parfois chaotique des changements de décor, sur les toiles peintes souvent mal tendues, et sur le fait que la succession rapide des distributions met cruellement en évidence les différences du talent d’acteur des différents chanteurs, la moins impliquée étant ici sans conteste la Reine de la Nuit d’.

Zauberflöte München

Musicalement, la production n’est pas sans atout. , actuel directeur musical de l’orchestre du Mozarteum de Salzbourg, pilier du festival de Salzbourg, n’a jamais occupé de fonctions officielles à Munich, mais il n’a cessé d’y diriger de nombreuses productions depuis près de 20 ans, du baroque à Britten en passant, naturellement, par Mozart. Sa direction, qui tient le milieu entre la pratique des baroqueux et des approches plus traditionnelles, est vivante, jamais brutale, appuyée comme toujours sur une mise en valeur des basses (chez les cordes comme chez les vents) ; si tout ne lui réussit pas en cette première de la série, si en particulier des décalages avec la scène ne peuvent être évités, on en attribuera la responsabilité avant tout aux possibilités restreintes du théâtre de répertoire, tout en mentionnant que, si ce qu’on a entendu ce soir est une représentation de routine, c’est là une routine qui honorerait bien des théâtres.

La distribution inégale est dominée de très haut par la Pamina admirable de , qui a cette intensité discrète qui seule peut donner au rôle toute sa grandeur : aux saluts, elle ne reçoit comme souvent pas la même ovation que la Reine de la Nuit d’, mais elle n’en prouve pas moins qu’elle est une des plus grandes mozartiennes actuelles. Cette dernière, au contraire, ne fait au fond que s’appuyer sur les exigences virtuoses de son rôle, sans se préoccuper de donner vie au personnage ou de tenir compte du texte : les notes sont là, en toute sécurité, mais c’est bien tout. Chez les hommes, , enfin revenu après une longue maladie qui l’a tenu éloigné des scènes, n’a pas retrouvé toute la transparence de sa voix, ni toute sa souplesse : malgré quelques décalages et hésitations, il est d’ores et déjà un Tamino fort respectable, mais on ne peut cacher que le compte n’y est pas encore tout à fait. , l’un des Papageno de service aujourd’hui, ne donne également pas totalement satisfaction, faute d’un peu plus de finesse dans l’interprétation et de chaleur dans la voix ; on lui préfèrera sa Papagena, Mária Celeng, d’une exquise fraîcheur – comme Anja Harteros avant elle, la jeune chanteuse est lauréate du concours de Cardiff Singers of the World, ce qui est de bon augure. Enfin, surprend par une voix moins large et moins profonde que la vulgate des Sarastros du passé ; cette surprise passée, il faut reconnaître que le chanteur est attentionné, la diction précise et convaincante, à défaut de pouvoir offrir dans ce contexte une interprétation plus originale.

Qu’on ne s’y méprenne pas, malgré toutes ces réserves : la représentation, dans son ensemble, reste extrêmement honorable, et une maison qui peut offrir chez Mozart un orchestre de ce niveau pourra faire oublier bien des défauts ; pourtant, 35 ans après sa première, il serait tout de même temps de renoncer aux charmes désormais bien surannés de la production d’Everding pour redynamiser une tradition mozartienne qui laisse désormais à désirer par rapport aux grandes réussites verdiennes et wagnériennes qu’a connu la maison ces dernières années.

© Nationaltheater München

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article

Lire aussi (2) :

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.