Les Espaces acoustiques de Gérard Grisey à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Cité de la Musique. 14-XII-2013. Gérard Grisey (1946-1998) : Espaces acoustiques. Prologue pour alto solo ; Périodes pour sept musiciens ; Partiels pour dix-huit musiciens ; Modulations pour trente-trois musiciens ; Transitoires pour orchestre ; Epilogue pour quatre cors et orchestre. Grégoire Simon, alto ; Jens McManama, Jean-Christophe Vervoitte, Pierre Turpin, Vincent Léonard, cors ; Elèves du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris ; Ensemble Intercontemporain ; direction Pascal Rophé.

pascal_rophe_une_03Entendre le cycle des Espaces acoustiques de dans son intégralité est chose rare. Le projet n’avait pas été monté depuis une bonne dizaine d’années par l’ qui sollicitait ce soir les forces vives du Conservatoire National de Paris pour l’exécution des trois dernières pièces écrites pour orchestre.

Initiateur, avec son collègue et ami , du courant spectral dont relève l’écriture des Espaces acoustiques, débute son cycle avec Périodes pour sept instruments en 1974 alors qu’il réside à la Villa Medicis. La pièce, construite à partir de l’image spectrale d’un son (le Mi fondateur), analysé à l’aide du spectogramme, lui dicte ses prolongements : ce sera Partiels pour dix-huit instruments au titre emblématique puisque les partiels désignent les composantes du spectre acoustique. Dès lors, il envisage le cycle dans son intégralité : du soliste (Prologue pour alto) au très gros orchestre (Epilogue incluant quatre cors solistes) en passant par Périodes, Partiels, Modulations et Transitoires. La conception de cette somme, à la hauteur de l’esprit visionnaire de , met au centre du propos le phénomène sonore et son devenir activé par les processus de transformation : elle occupera le compositeur durant onze années, jusqu’en 1985.

, qui remplaçait prévu initialement, était le maître d’œuvre de la soirée, avec l’exigence, la précision du geste et l’engagement qu’on lui connaît. Le cycle se déroulait selon les volontés de Gérard Grisey, avec un entracte après Partiels pour le changement de plateau. Le compositeur envisage même une sorte de dramaturgie émaillée d’humour au sein du cycle : à la fin de Périodes, l’altiste jouant à distance de quart de ton avec le violoniste se met à s’accorder sur scène ; les interprètes s’agitent (froissement de pages, frottement de la colophane, bruits divers…) dans le quasi silence sur lequel doit s’achever Partiels ; le coup de cymbales prêt à résonner est soudainement différé par l’extinction des lumières juste avant l’entracte…

DPP_00021En fond de scène, , impressionnant, débutait dal’niente et en sourdine Prologue dans un silence « peuplé » lui aussi des rumeurs de la salle – bondée il est vrai pour l’occasion. Déployant à mesure une énergie hors norme, l’interprète projette littéralement dans l’espace une spirale sonore en 3D dont on suit les diverses transformations, de la plénitude à l’état saturé et bruiteux ; l’expérience d’écoute est fabuleuse, conduite ce soir à la perfection par un interprète totalement habité, mettant à l’œuvre l’énergie du son qu’appelait de ses vœux le compositeur.

Il était encore fortement sollicité dans Périodes, une pièce chambriste mais dirigée, dont communiquait superbement l’étrangeté de la trajectoire ; Gérard Grisey dilate le temps et l’espace pour nous faire pénétrer à l’intérieur du son, par le biais d’une palette sonore enrichie et une expérience temporelle singulière, analogue, dit-il, à celle de la respiration humaine : inspiration (tension), expiration (détente) et repos (seuil d’attente dans le cycle périodique).

Partiels (dix-huit musiciens incluant l’accordéon) mobilisait toute l’énergie du contrebassiste doublé par le trombone – et prodigieux – pour asséner ce Mi fondamental sur lequel le compositeur élabore ses textures spectrales, selon le principe de la synthèse instrumentale. L’œuvre presque didactique n’en est pas moins un chef d’œuvre fondateur de son esthétique. L’œuvre était somptueusement rendue ce soir par des musiciens galvanisés par une direction hors du commun, qui donnait aux sonorités flamboyantes et moirées de l’ensemble des fulgurances inouïes.

La seconde partie, déployant sur scène un orchestre par quatre voire cinq instruments par pupitre, poussait plus avant le prodige sonore.
« Dans Modulations, nous dit Gérard Grisey, le matériau n’existe plus en soi, il est sublimé en un pur devenir sonore sans cesse en mutation ». Epaulés par les solistes de l’EIC, les étudiants du CNSM de Paris étaient les agents actifs de cette lave sonore qui envahissait l’espace, nous immergeait totalement dans l’écoute de la matière sonore et semblait très souvent relayée par des moyens électroacoustiques tant la puissance et la richesse des masses sont inouïes. La percussion résonnante – notamment le coup de cymbale différé – est sollicitée dans toute sa dimension réverbérante et l’orgue Hammond vient parfois y infiltrer ses morphologies sonores d’une noirceur presque inquiétante.

Transitoires et Epilogue sont deux pièces inséparables. Soucieux de boucler la boucle, Gérard Grisey fait revenir à la fin de Transitoires l’alto soliste – prenant la relève de – et le matériau de Prologue avant l’ultime coup de théâtre, trouvaille géniale digne de son concepteur. Les quatre cors surgissant du fond de la salle, en une joute sonore ébouriffante, superposent leur tempo endiablé au temps dilaté d’un orchestre très divisé et en perte d’énergie avant que des « coups de marteau » très mahlériens le fassent taire définitivement.

Crédit photographique : Pascal Rophé © B. Ealovega; Grégoire Simon (alto) ©

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