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Le Vaisseau Fantôme à Strasbourg, Wagner et le nazisme… encore

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 26-I-2014. Richard Wagner (1813-1883) : Der fliegende Holländer (Le Vaisseau Fantôme), opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Nicolas Brieger. Décors : Raimund Bauer. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Lumières : Friedrich Rom. Chorégraphie : Nicolas Brieger et Richard Caquelin. Vidéo : Philipp Haupt. Avec : Jason Howard, le Hollandais ; Ricarda Merbeth, Senta ; Kristinn Sigmundsson, Daland ; Thomas Blondelle, Eric ; Eve-Maud Hubeaux, Mary ; Gijs Van der Linden, le Pilote de Daland. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

Fliegende Holländer (Strasbourg14)-6'

L’antisémitisme de . Sa récupération par le régime national-socialiste avec la bénédiction de sa bru Winifred. A la lumière de ces faits bien connus, l’acteur et metteur en scène revisite Le Vaisseau Fantôme et en fait une analyse de la culpabilité allemande dans la Shoah pour un spectacle décousu, où il s’égare – et nous perd – en cours de route.

Pendant l’ouverture, Senta encore enfant assiste au massacre d’hommes et de femmes clairement désignés comme juifs. Les symboles convoqués sont éclairants : pardessus gris et chapeaux, étoiles jaunes, valises abandonnées, monceaux de chaussures en forme de mobile suspendu, jusqu’à ces rails assurant l’avancée ou le recul du décor et qui rappellent ceux conduisant aux camps de concentration. Le cri muet de Senta devenue adulte témoigne bien de son horreur et de son sentiment de responsabilité, de péché originel ineffaçable. Sorti de cette multitude, le Hollandais se confond avec la figure ancestrale du juif errant, venant à intervalle régulier rappeler sa faute à une société qui tente de l’oublier, de l’évacuer en se grisant dans le consumérisme, dont le marchand Daland est le symbole, et une existence bien réglée (le célèbre «Kinder, Kirche, Küche»). Seule Senta assumera par la compassion ce passé encombrant et rejoindra le Hollandais et tous les opprimés qu’il représente dans la boite vitrée, ce Vaisseau Fantôme où ils sont emprisonnés et exclus.

Sans aucunement contester la sincérité du questionnement de , authentifiée par une histoire personnelle douloureuse, sa traduction scénique pose de multiples problèmes. Sa lisibilité en premier lieu car le metteur en scène allemand multiplie les pistes et, même avec le soutien de ses explications dans le programme de salle, le spectateur s’y perd en conjectures. Fallait-il vraiment que le pilote s’adonnât aux plaisirs solitaires en évoquant sa bien-aimée ? Le grand magasin «Daland’s» (sic) du deuxième acte et l’ambiance de Fête de la Bière à Munich pour le chœur des matelots au troisième sont des symboles bien appuyés et prosaïques dans un tel contexte. Et pourquoi le chœur des Hollandais revêt-il des masques de rats ou de souris ? Souris de laboratoire ou allusion à la bande dessinée Maus de Spiegelman ou encore à ces «rats» dont un graffiti réclame le départ ? L’esthétique générale du spectacle, ce décor gris et métallique, ces costumes militaires ou années quarante, ces lumières crues viennent après des décennies de transposition des intrigues d’opéra à la période du nazisme dès qu’il y est question de violence ou de tyrannie, en en faisant une véritable tarte à la crème archi-rebattue du modernisme en matière de mise en scène. Et comme si cela ne suffisait pas, n’évite aucun des tics de la scène contemporaine. Un seul exemple : le duo d’amour ne saurait être trop réaliste et donc les chanteurs se retrouvent cantonnés aux deux extrémités du plateau et évitent soigneusement de croiser leurs regards.

Fliegende Holländer (Strasbourg14)-18

Remplaçant initialement prévu, campe un Hollandais trop effacé, trop terrestre, sans véritable consistance ni mystère. Dans cette voix malmenée dans la quinte aiguë et qui passe difficilement les tutti orchestraux ne s’exhale quasiment aucune passion, colère ou désespoir. Tout le contraire de la Senta de haut lignage de , titulaire du rôle à Bayreuth en 2013 et 2014. La voix ample et puissante, à l’aigu un brin métallique mais sûr et tranchant, sait s’adoucir ou se transcender au service d’une incarnation intense, finement analysée et complète. De haut niveau également, le Daland de à la diction d’une clarté exemplaire, en bien meilleure forme vocale que pour Tannhäuser, est tout aussi odieux dans le marchandage de sa fille que sympathique par sa bonhomie. retient l’attention en Eric passionné et magnifiquement nuancé, réactif aux mots et à l’homogénéité vocale impeccable. En quelques trop brèves répliques, la Mary de Eve-Maud Hubeaux se fait remarquer par un timbre de mezzo somptueux et riche et par une notable puissance. Plus malmené par les ridicules contorsions que lui impose le metteur en scène, le Pilote de Gijs Van der Linden offre un chant soigné, à la voix un peu blanche et de peu de poésie.

Mais comment résister à la direction superlative de , qui emporte toutes les réserves et nivelle toutes les irrégularités ? Justesse des tempos, soutien des chanteurs, souplesse des variations d’atmosphère ou de dynamique, il a tout pour convaincre, sachant atténuer ici un rythme trop pompier (le chœur du III) ou renforcer là l’éloquence du discours (le duo d’amour du II) sans jamais s’appesantir ni ralentir la fluidité dramatique. «Son» ainsi que le y répondent avec une concentration, une ferveur, une précision et une réussite en tous points remarquables.

Crédit photographique :   (Le Hollandais) © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 26-I-2014. Richard Wagner (1813-1883) : Der fliegende Holländer (Le Vaisseau Fantôme), opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Nicolas Brieger. Décors : Raimund Bauer. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Lumières : Friedrich Rom. Chorégraphie : Nicolas Brieger et Richard Caquelin. Vidéo : Philipp Haupt. Avec : Jason Howard, le Hollandais ; Ricarda Merbeth, Senta ; Kristinn Sigmundsson, Daland ; Thomas Blondelle, Eric ; Eve-Maud Hubeaux, Mary ; Gijs Van der Linden, le Pilote de Daland. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

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