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Jean Genet, Péter Eötvös et Le Balcon au Théâtre de l’Athénée

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Paris. Athénée Théâtre Louis Jouvet. 20-V-2014. Péter Eötvös (né en 1943) : Le Balcon, opéra en dix tableaux sur un livret de Françoise Morvan, en collaboration avec André Marcowicz et le compositeur. Mise en scène : Damien Bigourdan ; scénographie : Mathieu Crescence ; projection sonore : Florent Derex ; réalisation informatique musicale : Augustin Muller ; création lumières : Jérémie Gaston-Raoul ; création vidéo : Yann Chapotel. Avec : Rodrigo Ferreira, Mme Irma, La Reine ; Shigeko Hata, Carmen ; Elise Chauvin, La Femme, La Voleuse, La Fille ; Laura Holm, Chantal ; Jean-Claude Saragosse, Le chef de la police ; Guillaume Andrieux, Roger ; Florent Baffi, L’Evêque ; Patrick Kabongo, Le Juge ; Vincent Vantyghem, Le Général ; Benjamin Locher, L’Envoyé de la cour ; Virgile Ancely, Le Bourreau, Arthur ; Emmanuel Grach, L’Esclave, danseuse. Emilie Haus, Camille Della Torre, Charlotte Lupinski, Inès Huchet, Charlotte Deniel, Christophe de Coster, David Kahn, Guillaume Pevée, Samuel Yagoubi, Charles Ségard, comédiens. Ensemble Le Balcon; direction : Maxime Pascal

balcon1Le Grand Balcon, c’est la Maison de Madame Irma, un bordel de luxe où les « visiteurs » – elle s’interdit de les appeler ses clients – ne viennent pas seulement assouvir leurs pulsions sexuelles mais sont là pour interpréter des personnages publics – l’Evêque, le Juge, le Général – en bref pour jouir du pouvoir sans en assumer la fonction: « être au Bordel, c’est refuser le monde », dit Madame Irma. Dans la pièce de Jean Genêt, ces simulacres se jouent sur fond de révolte et de rafales de mitraillettes : au-dehors, les insurgés progressent et inquiètent la petite société du Balcon. Arthur, qui a pris le risque de sortir, se fait tuer alors qu’il devait jouer le rôle du cadavre lors d’une « représentation », le soir même. On apprend par l’Envoyé de la cour que la Reine est morte. Ce dernier demande à Irma d’endosser son personnage. Cette « prise de rôle » mettra fin à la Révolution…

s’empare de ce sujet puissant et confie le livret, auquel il collabore, à Françoise Morvan. Il écrit une partition somptueuse autant qu’extravagante, en phase avec la vision de Genet, en jouant très subtilement et sans aucune faiblesse, avec le son du Music-hall, du jazz, de la comédie musicale et autres musiques pulsées, entre authenticité et douce rêverie, thème sentimental et second degré. Le compositeur met à l’oeuvre une imagination et une fantaisie sonores débridées pour renouveler les couleurs, accompagner les personnages et porter la dramaturgie. L’opéra créé en 2002 au Festival d’Aix en Provence, sous la direction du compositeur et dans la mise en scène de Stanislas Nordey, n’a étonnement pas soulevé l’enthousiasme des critiques. Il faut donc saluer l’initiative du Théâtre de l’Athénée et la mobilisation d’une équipe de choc, l’, une sommité de jeunes interprètes épatants galvanisés par son chef , le metteur en scène et ses collaborateurs – scénographe, créateur lumières et technicien du son – qui ont fait revivre ce spectacle halluciné conduit avec un talent rare par sous les traits de Mme Irma, un contreténor qui a le vent en poupe (cf. notre article du 21-V-2014).

Peu de décors sur le plateau de l’Athénée mais un jeu de lasers et de lumière pour suggérer très efficacement le luxe des lieux. Chacun des simulacres, ceux de l’Evêque, du Juge, du Général puis de la Reine, invite sur le plateau des instrumentistes costumés jouant respectivement du strohviol (violon midi avec pavillon), puis de la clarinette contrebasse, de la trompette et du cor : une volonté de d’associer ces instruments quasi théâtraux à la scène un rien déjantée qui est en train de se jouer. Rehaussée par la qualité des costumes, la mise en scène de , fluide et inspirée – la scène du « cheval » et du « général » est particulièrement réussie – insuffle à tout ce petit monde une énergie sans faille. Tout est amplifié, car tel est le parti pris de l’, maintenant un niveau sonore à haute tension dans cet espace un peu trop confiné mais avec un parfait équilibre entre les forces en présence. Dans la fosse, l’, sous la direction énergétique  de , sert au mieux une partition gorgée de couleurs, de rythmes et de trouvailles insolites.

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La distribution vocale n’appelle que des éloges, allant d’abord à /Mme Irma qui règne véritablement sur les lieux, usant d’un charme et d’une flexibilité vocale sans pareille. A ses côtés la très rayonnante soprano /Carmen assume avec brio une partie vocale des plus exigeante. Elise Chauvin, superbe dans son triple rôle de Femme, Voleuse et Fille, confirme des talents de comédienne et laisse s’épanouir une voix d’une fraicheur incomparable. L’écriture vocale des hommes sollicite davantage le parlé-chanté, laissant apprécier la langue très sonore de Genet, ciselée dans l’invective et dans l’injure : Florent Baffi, Patrick Kabongo et Vincent Vantyghem, font une prestation époustouflante, avec une autorité vocale irréprochable. Laura Holm/Chantal, la « putain exaltée » qui a quitté le sérail pour s’engager dans la révolution, se distingue dans un vrai duo d’amour avec /Roger, son compagnon de révolte. Moins présents – le premier meurt quand le second entre en scène – /Arthur et /Le chef de la Police sont tout aussi remarquables dans l’ambiguité de leur être; quant à Benjamin Locher/L’Envoyé de la cour perruqué, il s’impose dans la deuxième partie en maître de l’illusion et de la supercherie.

Si le théâtre de Genet n’est pas toujours d’un abord très facile, le contrepoint musical de Péter Eötvös et la puissance imaginative déployée dans la partition et la réalisation, tant scénique que sonore, collent à la fiction théâtrale dans ce qu’elle a de plus étrange et d’envoûtant.

Crédit photographique : © Le Balcon

 

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Paris. Athénée Théâtre Louis Jouvet. 20-V-2014. Péter Eötvös (né en 1943) : Le Balcon, opéra en dix tableaux sur un livret de Françoise Morvan, en collaboration avec André Marcowicz et le compositeur. Mise en scène : Damien Bigourdan ; scénographie : Mathieu Crescence ; projection sonore : Florent Derex ; réalisation informatique musicale : Augustin Muller ; création lumières : Jérémie Gaston-Raoul ; création vidéo : Yann Chapotel. Avec : Rodrigo Ferreira, Mme Irma, La Reine ; Shigeko Hata, Carmen ; Elise Chauvin, La Femme, La Voleuse, La Fille ; Laura Holm, Chantal ; Jean-Claude Saragosse, Le chef de la police ; Guillaume Andrieux, Roger ; Florent Baffi, L’Evêque ; Patrick Kabongo, Le Juge ; Vincent Vantyghem, Le Général ; Benjamin Locher, L’Envoyé de la cour ; Virgile Ancely, Le Bourreau, Arthur ; Emmanuel Grach, L’Esclave, danseuse. Emilie Haus, Camille Della Torre, Charlotte Lupinski, Inès Huchet, Charlotte Deniel, Christophe de Coster, David Kahn, Guillaume Pevée, Samuel Yagoubi, Charles Ségard, comédiens. Ensemble Le Balcon; direction : Maxime Pascal

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