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Un opéra inachevé d’Erich Zeisl à Munich

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Munich. Reithalle. 19-VII-2014. Erich Zeisl (1905-1959) : Hiob (Job), opéra sur un livret de Hans Kafka; continuation par Jan Duszyński (musique, texte) et Miron Hakenbeck (texte). Avec : Chris Merritt (Mendel) ; Christa Ratzenböck (Deborah) ; Mária Celeng (Myriam) ; Patrick Vogel (Jonas) ; Wiard Witholt (Schemariah) ; Matthew Grills (Menuchim) ; Joshua Stewart (Michael/Mike/Cosaque) ; Peter Lobert (Kapturak)… Choeur d’enfants de l’Opéra de Bavière ; Chœur spécial formé et préparé par Elisabeth Löffler ; Orchester Jakobsplatz ; direction : Daniel Grossmann.

Zeisls Hiob, Bayerische Staatsoper (photo Wilfried Hösl)Ce n’est pas exactement une lecture de plage, mais Job, l’admirable bref roman de Joseph Roth, récemment retraduit et réédité en français, est une découverte à faire séance tenante, et l’un des monuments les plus bouleversants d’un monde juif d’Europe centrale naufragé par les bouleversements du XXe siècle. , simple maître d’école dans un village juif aux confins de l’Empire russe d’avant 1914, perd ses deux fils lors de la première guerre mondiale, émigre de mauvais gré en Amérique où il perd sa femme et sa fille, et sa déchéance paraît sans appel quand un miracle se produit. Le roman est poignant, et l’adapter pour la scène aura été une tentation constante : en 2008, en a tiré à Munich une version théâtrale aussi bouleversante que l’original ; cette fois, c’est l’Opéra de Bavière qui exhume l’opéra inachevé qu’avait entrepris le compositeur , figure méconnue de cet exil artistique victime de la folie nazie. Au cours de la longue soirée (3 h 30 !) présentée dans une ancienne halle d’équitation au nord de Munich, on entend donc le (long) fragment de Zeisl, mais aussi une continuation du compositeur polonais Jan Duszyński sur un texte lointainement inspiré du livret de Kafka.

Zeisl entreprend l’œuvre en 1939, quelques mois avant son émigration aux États-Unis, qui est comme pour le personnage principal de l’opéra un traumatisme majeur. Il n’en composera que les deux premiers actes, et leur écoute laisse entendre que le manque de temps (relatif, puisqu’il meurt en 1959) et les soucis pécuniaires du compositeurs ne sont pas seuls en cause dans l’inachèvement de l’œuvre. Tout gendre de Schönberg qu’il soit, Zeisl semble vouloir ancrer son écriture dans un passé idéal dont il ne semble pas avoir une vision très unitaire. L’ouverture, avec sa grandiloquence hollywoodienne, montre sa compétence de compositeur de musique de film, mais elle ne parvient pas à installer une atmosphère ; dans l’heure et demie qui suit, Zeisl et son librettiste semblent alterner restitution anecdotique des principaux événements du livre et moments plus introspectifs, qui veulent nous aider à pénétrer dans la psychologie des personnages, mais semblent surtout répondre au cahier des charges standard du genre opératique, en offrant aux chanteurs l’occasion d’étaler leurs capacités vocales, mais le manque de structure de ces moments individuels les prive de tout impact émotionnel. Zeisl ne parvient pas à trouver une écriture vocale personnelle, à cette époque où il n’était plus de modèle immédiatement disponible pour les compositeurs d’opéra, et c’est sans doute cet échec qui justifie l’inachèvement de l’opéra.

De ce point de vue, la seconde partie créée spécialement pour ce spectacle est beaucoup plus attirante : c’est le langage musical commun à toute une masse de musique fonctionnelle, pour le théâtre ou pour le cinéma – Duszyński travaille dans ces deux domaines. C’est agréable, professionnel, efficace à défaut d’être très personnel. Le défaut de la seconde partie est presque l’inverse de ceux de la première : cette fois, c’est la narration qui est sacrifiée, devenant souvent trop allusive pour que ceux qui n’ont pas lu le roman puissent comprendre les enjeux des différentes scènes, y compris le miracle final. L’ensemble de la soirée est de toute façon loin de parvenir à la légèreté et à la transparence de l’écriture pudique et simple de Roth.

C’est le chef d’orchestre qui est un des initiateurs du spectacle ; il dirige ce soir l’orchestre qu’il a formé sous le nom d’ en référence à la place où se trouve le musée juif de Munich, pour faire entendre la voix des compositeurs juifs persécutés. Le rôle principal est confié à , dont l’engagement pour de tels projets est éminemment respectable, mais dont la voix ne suit plus vraiment, ce qui l’oblige trop souvent à crier au lieu de chanter. Le reste de la distribution, largement constituée de membres de la troupe ou du studio lyrique de l’Opéra de Munich, est plus convaincante, à commencer par Mária Celeng en Myriam, ou Joshua Stewart en soldat de toutes les armées. La mise en scène de , dramaturge à l’Opéra de Munich, est fonctionnelle, discrète, mais elle ne permet pas vraiment de donner corps à une histoire que la musique ne sert que par rares moments. Comme beaucoup de résurrections, ce Hiob d’ n’aura donc vu la lumière du jour que pour répondre à une légitime curiosité, mais sans qu’on puisse croire à sa viabilité, avec ou sans continuation.

Crédit photographique : © Wilfried Hösl

 

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