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Résurrection de Jesus Christ Superstar à Bâle

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 13-II-2016. Jesus Christ Superstar, opéra-rock d’Andrew Lloyd Webber, sur un livret de Tim Rice. Mise en scène : Tom Ryser. Décor et costumes : Stefan Rieckhoff. Chorégraphie : Lilian Stillwell. Lumière : Markus Küry . Avec : Alexander Klaws, Jesus Christ ; Patrick Stanke, Judas Iscariot ; Andrea Sánchez del Solar, Mary Magdelene; Andrea Matthias Pagani, Pontius Pilate ; Andrew Murphy, Caiaphas ; Vahan Markaryan, Annas ; Karl-Heinz Brandt, King Herod ; Tim Ludwig, Peter ; Jeffrey Italiaander ; Wladyslaw W. Dylag, Erster Priester ; Krzystof Debicki, Zweiter Priester ; Vivian Zatta , Dritter Priester; Irene Andreetto, Mirjam Karvat, Jonas Furrer, Daniel Kenel, Mukdanin Daniel Phongpachith, danseurs. Chœur du Theater Basel, Gospelchor am Münster (chef de chœur : Henryk Polus) et The Jesus All-Stars sous la direction de Ansi Verwey.

E27EE00834Un opéra-rock peut-il autant bouleverser qu’un opéra classique ? Bâle répond par l’affirmative en prenant au sérieux Jesus Christ Superstar, ravalé pour l’occasion par une emballante partie musicale et les bouleversantes bouffées poétiques de sa mise en scène.

Le succès est le plus souvent un cadeau empoisonné. Celui qui, en 1971 (avec Jesus Christ Superstar, opéra-rock fondateur d’un genre qui essaima pour le meilleur jusqu’en France avec le Starmania de Michel Berger), tomba sur le compositeur britannique pour ne plus le lâcher (Evita, Cats, Le Fantôme de l’Opéra… allant tenir sans interruption le haut de l’affiche de 1979 à 2004), eut à cohabiter avec des jugements où le mépris était souvent le masque de la méconnaissance. Ce sont en effet des œuvres d’un accès immédiat où les formules de la musique populaire tentent la fusion avec celles du grand opéra. Et pourtant, le mélomane trop occupé à découvrir Wagner dans les seventies et qui fait aujourd’hui le voyage à Bâle risque un choc émotionnel au moins équivalent aux Khovantchina et Zauberflöte, les deux récentes productions maison.

Le mérite en revient principalement à la mise en scène de . Plus proche de Pasolini et de Scorsese que de Gibson, sa lecture du plus vieux livret du monde affiche une simplicité (espace ouvert, quelques panneaux mobiles à l’acte I, un escalier giratoire sur une double scène tournante, une immense cage longitudinale descendant des cintres) traversée de fulgurances scéniques mémorables : l’on est soufflé par l’écroulement des colonnes du temple envahi par les marchands, par le suicide de Judas renversé dans le néant par le surgissement d’un projecteur le frappant en pleine face, mais surtout par le sublime tableau de la dernière soirée à Gethsemani sous une immense voûte étoilée qui s’affaissera lorsque tout sera consommé.

Jesus Christ Superstar, à l’instar de La Dernière Tentation du Christ, est un questionnement de la figure aussi emblématique qu’énigmatique de Jésus. Le parcours iconique bénéficie de l’angle de vue inédit du regard de Judas. C’est lui qui ouvre l’opéra et qui va quasiment le refermer après une scène audacieuse et fantasmée où il apostrophe un Christ agonisant sur le parcours hors-norme, comme chez Scorsese, d’un dieu malgré lui, adulé puis lynché par la même foule en quête de soumission. Ce Judas inattendu, jusque dans l’expression d’un sentiment où semble affleurer le trouble amoureux, fit grincer quelques dents intégristes, qui n’allèrent fort heureusement pas, en 1971, jusqu’à incendier les planches brûlées par le Jésus triomphal de Webber, ainsi qu’elles n’hésitèrent pas à le faire en 1988 pour celui de Scorsese.

Constamment touché par le livret de , l’on est également très vite en empathie avec les rythmes et le fond mélodique d’une musique sans cordes qui fait la part belle aux guitares, aux vents, aux percussions et aux claviers électriques. Les progrès spectaculaires accomplis sur le plan technique aident grandement à sortir du kitsch une partition qui pourrait par trop porter les stigmates datés d’une époque. Les hippies de 2016 portent les mêmes habits, usés et inusables, que ceux de 1971. Cette lecture costumière où la flamboyance n’est plus de mise est la très juste appréciation d’un désenchantement hélas bien contemporain.

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Venue d’Afrique du sud, Ansy Verwey dirige ses dix musiciens du Jesus All-Stars avec l’enthousiasme et la jeunesse qu’elle mit naguère chez Haendel ou chez Mozart. D’une énergie communicative envers le plateau, elle atteint des sommets d’émotion dans les moments d’apaisement (les monologues de Marie-Madeleine, le Jardin des oliviers).
Entièrement sonorisée, la troupe est enthousiasmante. Les choristes de la maison mêlés au Gospelchor am Münster chantent et dansent avec une communicative envie d’en découdre. Les méchants de l’histoire sont confiés (tiens !) à des chanteurs d’opéra traditionnels (ainsi en solide Caiaphas ou , dont l’Hérode en claquettes révèle autant de présence que son récent Monostatos). La Marie-Madeleine d’Andrea Sánchez del Solar n’est que lumière paisible dans cette rugueuse histoire d’hommes distribuée pour l’essentiel à cinq ténors. Le Simon juvénile et révolté de séduit tandis que les deux héros bouleversent : le Jésus d’, le Judas de , tout deux dotés d’aigus qu’ils ne rechignent pas à faire durer comme certains chanteurs d’opéra italien ! Tous font si grande impression que chaque numéro est applaudi !

Longue ovation debout et même bis pour finir. Une très belle résurrection.

Crédits photographiques: (c) Sandra Then

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