Avec Ravel, les sortilèges enfantins de Rochefort

La Scène, Opéra, Opéras

Rochefort. Théâtre de la Coupe d’or. 28-IV-2018. Maurice Ravel (1875-1937) : L’enfant et les sortilèges, fantaisie lyrique en deux parties sur un livret de Colette. Mise en scène et costumes : Olivier Dhénin. Lumière : Anne Terrasse. Chorégraphie : Nina Pavlista. Avec : Gaspard de Fouchier et Siméon Petrov (en alternance), l’enfant ; Anne-Marie Suire, la princesse, le feu, le rossignol ; Bastien Rimondi, la théière, l’arithmétique, la rainette ; Yete Queiroz, Maman, la tasse chinoise, la libellule ; Alexia Macbeth, la bergère, un pâtre, la chatte ; Aimery Lefèvre, l’horloge comtoise, le chat ; Juliette Raffin-Gay, une pastourelle, la chauve-souris, la chouette ; Thibault de Damas, le fauteuil, l’arbre. Emmanuel Christi, et Michaël Guido, piano. Corentin Garac, flûte. Matthieu Lecoq, violoncelle. Direction : Martin Surot

2018-05-01 12_31_24-DSC_2090Preuve que la simplicité et la féerie ne sont pas antinomiques, on ressort séduit de la nouvelle version de chambre présentée à Rochefort de L’Enfant et les sortilèges du metteur en scène et du chef Martin Surot.

Dans le théâtre à l’italienne de Rochefort, les spectateurs s’agitent et rient d’excitation : ce soir, l’opéra miniature de Ravel fait le plein pour les moins de quinze ans ! Mais quand cette fantaisie lyrique sur le monde de l’enfance les fait participer autant sur scène que dans la salle, on apprécie largement la démarche, et cela même si L’Enfant et les sortilèges n’est pas un opéra spécifiquement destiné aux enfants. En effet, alors que sur scène, Gaspard de Fouchier de la Maîtrise de Notre-Dame ou Siméon Petrov de la Maîtrise de l’Orchestre de Paris jouent en alternance le rôle de l’enfant, rôle généralement assuré par une mezzo-soprano, dans la salle, le metteur en scène associe les enfants de trois collèges de la région disposés au paradis, pour chanter avec les solistes et la maîtrise, le chœur des pâtres et une partie du chœur final. Évidemment, tout ceci manque de fluidité et de contrôle. La déclamation mécanique de l’un au moment de sa frénésie dévastatrice alors que celle-ci devrait s’accompagner d’un accroissement régulier de la tension avec cette répétition comme moteur de l’écriture vocale (« Je suis libre, libre, méchant et libre ! ») et les trop nombreux regards vers le chef, répondent au manque de justesse des autres lors de leur première intervention. Mais reconnaissons toutefois que ce manque d’expérience est l’unique raison de ces lacunes (ce n’est que la deuxième représentation), ce spectacle méritant sans réserve une belle et longue tournée.

Parce qu’à leur côté, la distribution exclusivement composée de jeunes chanteurs français, affirme avec panache toute sa verve et son talent. Dans l’ouvrage original, les chanteurs interprètent différents rôles, ce qui est aussi le cas dans cette version de chambre. Après le prologue sur le prélude et la danse du rouet du ballet Ma mère l’Oye qui retrace les fautes de l’enfant, la première apparition d’un adulte est celle de la mezzo-soprano Yete Quieroz, membre de l’Académie de l’Opéra-comique en 2014 et du Studio de l’Opéra de Lyon que l’on a retrouvé récemment à Nancy pour Hänsel und Gretel, sa voix charnue rassurant dans ses intonations maternelles malgré ses blâmes (« Songez, songez surtout au chagrin de maman »). Mais chaque victime de la colère du petit garçon trouve un moyen de représailles dans une ambiance générale étrange et angoissante, à commencer par le lourd fauteuil et la Bergère Louis XV. Sur un rythme de menuet compassé, Alexia Macbeth et gesticulent de manière effrayante, comme des marionnettes désarticulées, alors que leur œil pétille dans cette atmosphère irréelle. Et peu importe leurs corps disloqués : la projection est belle et le chant agréablement énergique.

Sans transition, l’Horloge comtoise fait son entrée. Dépourvue de son balancier que l’enfant vient de casser, rend compte parfaitement des accentuations en contretemps de ce dérèglement du temps malgré la déclamation rapide et syllabique alternant les croches et les triolets de croches de ces « ding-ding » maniaques. Au tour de la théière () et de la tasse chinoise () d’entonner le franglais et le chinois inventé de Ravel sur une mélodie construite à partir de l’échelle pentatonique pour un exotisme chinois agrémenté de sonorités jazz et d’un rythme de fox-trot, alors que s’enchaînent ensuite les vocalises tournoyantes menées d’une main de maître par le soprano colorature d’ (Le Feu).

Le calme revient grâce au style populaire du chœur qui évoque les pastourelles et les pâtres sur un pastiche de chansons de la Renaissance. Par la suite, les contrastes souhaités par le compositeur reprennent le dessus, entre le sublime épanchement lyrique sucré de la Princesse (), la danse maléfique construite sur la répétition rythmique malveillante de la scène de l’arithmétique, et le miaulement séducteur de la parade nuptiale d’Alexia Macbeth et .

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Le regard d’Olivier Dhénin offre une simplicité poétique qui joue entre le rêve et la réalité. Les objets ne s’animent pas, ce sont (seulement ?) leur âme que matérialise les interprètes, seuls quelques détails de leurs costumes de coupe contemporaine les liant à leur fonction initiale : une horloge ou des ailes de libellule sur le ventre, une théière ou une tasse de thé sur la tête, des ailes de chauve-souris sous les manches, des blousons de cuir marron où sont accrochés des queues d’écureuils… Le chaleureux salon s’ouvre sur une nuit enneigée dont la porte d’entrée est l’armoire, et se décompose au fur et à mesure afin de faire éclore un jardin défiant toutes les lois de l’apesanteur. Cette approche intimiste se retrouve également en fosse avec la réduction pour piano à quatre mains, flûte et violoncelle de déjà présentée au Théâtre de l’Athénée en 2007 et au festival d’Aix-en-Provence en 2012. Cette version de chambre mélange judicieusement trois modes de jeux instrumentaux bien distincts pour retranscrire l’éloquence orchestrale de la partition et la magie d’écriture grâce à des combinaisons sonores singulières : le souffle avec la flûte, le picolo, la flûte en sol et la flûte à coulisse de Corentin Garac, l’archet avec le violoncelle de Matthieu Lecoq, et le clavier ( et Michaël Guido) qui créé à lui seul cette impression de masses et de volumes.

L’étrangeté féérique devient réelle souffrance lorsque les animaux peuplant le jardin expriment sans détour le mal procuré par l’enfant, que ce soit à travers la ronde des rainettes (), les vocalises du rossignol (Anne-Marie Suire), ou la tristesse de la libellule () et de la chauve-souris (Juliette Raffin-Gay) en quête de leur moitié tué par le petit garçon. C’est la bouleversante plainte et la poignante révolte de l’écureuil (Alexia Macbeth) qui permet à l’enfant de réaliser l’injustice de ses actions, celui-ci choisissant de soigner l’animal pour regagner les faveurs de ceux qui l’entourent. Après une fugue à sa gloire, les animaux le couchent dans les bras de Morphée, sa maman l’attendant à son réveil après une éducation lyrique d’une belle sensibilité.

Crédits photographiques : © Winterreise Compagnie Théâtre

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