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Création de Fando et Lis à Saint-Étienne, apocalyptique mise en garde

La Scène, Opéra, Opéras

Saint-Étienne. Grand Théâtre Massenet. 2-V-2018. Benoît Menut (né en 1977) : Fando et Lis, opéra en trois actes sur un livret de Kristian Frédric d’après Fando et Lis de Fernando Arrabal. Mise en scène : Kristian Frédric. Décors : Fabien Teigné. Costumes : Marilène Bastien. Lumières : Nicolas Descoteaux. Avec : Mathias Vidal, Fando ; Maya Villanueva, Lis ; Pierre-Yves Pruvot, Mitaro ; Nicolas Certenais, Namur ; Mark van Arsdale, Toso : Natalie Dessay, voix de la mère ; Roman Bertran van Craenbroeck, voix de l’enfant. Chœur lyrique Saint-Étienne Loire (chef de chœur : Laurent Touche) et Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, direction : Daniel Kawka

_DSC4626_Figure majeure des années soixante-dix, fait son retour par la grande porte lyrique à l’Opéra de Saint-Étienne en étant à l’origine du livret de Fando et Lis écrit par , pour le premier opéra de . De cette histoire d’amour étrange, il faut retenir un plaidoyer désespéré pour un autrement, et non une énième « défaite des femmes ».

Rendre grâce à la volonté d’Eric Blanc de la Naulte, actuel directeur de l’Opéra de Saint-Étienne, de vouloir agrandir le grand Musée de l’Opéra de quelques pièces en proposant une création mondiale bisannuelle. Rendre grâce à , librettiste et metteur en scène de ce Fando et Lis de ressusciter un Arrabal (cinéaste-dramaturge-poète-romancier-essayiste-librettiste-peintre- aux multiples récompenses) quelque peu éloigné aujourd’hui d’un grand public qu’après mai 68 il a tant marqué au fer rouge de ses visions cinématographiques post-franquistes Viva la muerte et surtout J’irai comme un cheval fou. C’était l’époque où il était interdit d’interdire et surtout pas l’imaginaire des artistes, l’époque où Pasolini n’était pas mort, celle de Jodorowski (co-fondateur, dès 1962, avec Topor et Arrabal, de l’anti-mouvement Panique, en référence au Dieu Pan, et qui transforma Fando et Lis en film).

À Saint-Étienne, en 2018, malgré le traditionnel avertissement relatif à « la sensibilité de certains spectateurs », le public vierge de ces films aussi peu consensuels que fondateurs ne ressort pas indemne de Fando et Lis, l’opéra que Frédric a tiré de la pièce éponyme. Le metteur en scène français, qui connaît bien son Arrabal, s’inscrit de toute évidence dans l’auguste marge d’une lignée qui a encore à dire, surtout en ces temps de prêche d’un retour au normatif, sur la triste histoire des hommes qui ne peuvent s’empêcher d’aimer sans le sang.

Car elle est triste, l’histoire de Fando et Lis, ces étranges amoureux qui errent en compagnie d’une humanité post-apocalyptique à la recherche d’une ville fantasmée. À l’heure où l’on « fête » la disparition d’un tiers des chants d’oiseaux, ne subsiste, dans l’opéra de , qu’une poignée de corbeaux. Ce sont eux les témoins, eux qui servent de fil rouge, qu’ils tracent même au sol. On est dans La Route de Cormac McCarty. Le décor n’est d’abord que ruines immobiles et nuées mouvantes à l’image de l’amour de Fando pour Lis, écartelé entre naïves déclarations champêtres et fracassements corporels à haut risque. Lis, hormis une originelle apparition éblouissante de féminité (robe rouge bien sûr), sera très vite cette femme ultime (comme dans le film d’Alfonso Cuarón Les fils de l’homme), hémiplégique transbahutée par son Roméo de bazar sur un étrange fauteuil roulant en forme de lit. Aimée, tatouée, dénudée, offerte, finalement abattue à coups de poings par son « amoureux », elle finira dépecée au cours d’une grandiloquente autopsie au rire jauni. On aurait tort de voir là une énième « défaite des femmes » à la Catherine Clément. Fando et Lis se veut au contraire le plus désespéré des plaidoyers pour un autrement. Kristian Frédric, dont l’empathie ne saurait être mise en cause, ne disait pas autre chose dans sa lecture très politisée (et très réussie) du diptyque Cavalleria Rusticana / Pagliaccio (rebaptisé par lui Les labours de la souffrance) en 2017 à l’Opéra du Rhin. La phrase de Koltès (dont Frédric adapta Quai ouest, également pour Strasbourg en 2014) mise en exergue (mort des mots, éloge désespéré des cimetières, rire des oiseaux) trouve, en bout de course, son écho dans « l’espoir sans espoir » du lucide échange final entre une mère et son enfant, tiré de J’irai comme un cheval fou. Confié à une toute en émotion contenue, cet instant bouleversant sert de contrepoint auditif à la vision fascinante de la re-fortification d’une ville atteinte à tous les sens du mot : c’est la ville de tous les fascismes (Arrabal a fui Franco en 1955 pour la France d’où il n’a eu de cesse d’affronter la violence du dictateur espagnol). Une ville d’hommes. Lis est morte, Fando va mourir. Si le spectacle, pourtant bref (deux heures), a pu donner à plusieurs reprises un sentiment de surplace en enchaînant des scènes souvent trop longues, ce splendide dernier tableau (zoom sur ville en mouvement, superbement dévoilée par la palette crépusculaire de Nicolas Descoteaux, se fermant sur elle-même) balaie à lui seul bien des réserves.

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Une création est le plus attractif des rendez-vous. Va-t-on vivre la primauté d’un nouveau Cosi fan tutte, ou, pour parler plus proche, d’un Capriccio, d’un Dialogues des carmélites, voire d’un Akhnaten ? On sent bien, chez Benoît Menut, le rêve de voir complétée la liste enchantée. Reconnaissons la science réelle de son orchestration, la jouissance manifeste de son jeu avec un orchestre de cinquante-cinq musiciens sans électricité autre que celle de leur corps. Constatons à la fin du voyage que derrière la brillance des effets, l’effort de vouloir revenir à la tradition des duos, des trios, des airs (celui dit de la plume est vraiment touchant), et au-delà des clins d’œils obligés de tout opéra contemporain au passé, l’on sent hélas la crainte, toute française, de se voir refuser l’adoubement. Donnée sans entracte, la musique de Menut fait penser un peu à celle de Boesmans : savante et solide, toujours intrigante, libérée du sérialisme une fois pour toutes (le compositeur affirme et réaffirme sa non-appartenance à quelque mouvance musicale que ce soit), mais composite, comme effrayée également par ce qui serait l’affirmation de son style propre. L’émotion indubitable de la soirée nous a semblé davantage d’ordre humain que purement musical.

Menut, en gourmand des sons, a gâté l’Orchestre de Loire-Saint-Étienne qui le lui rend bien. Conduits par , la machine à vent (auto-clin d’œil breton) comme la harpe, la forêt de percussions comme la voilure des cordes en grande cohésion affichent la même aisance devant cette œuvre de notre temps que devant celles de notre passé. L’investissement du quintette de chanteurs est total. Pour le rôle de Fando, Menut a très bien su exploiter l’ambitus impressionnant de , qui imprime autant ici en pitoyable histrion à la Ninetto Davoli qu’en Télémaque de naguère. De la Lis de , parfois un peu moins audible sans surtitres, émane un émouvant lyrisme. On louera de même le trio turandesque Mitaro/Namur/Toso des excellents , , , même si leurs interventions, souvent bien répétitives (impression ressentie dès l’immobile chœur d’entrée de gens pourtant en marche, sans que le Chœur stéphanois ne soit en cause) nous font vraiment souhaiter l’imminence de l’arrivée à Tar. Les costumes inventifs de Marilène Bastien habillent une soirée sans eau tiède à l’issue de laquelle (qui fut par deux fois metteur en scène d’opéra : La Vida breve et Goyescas), présent, se déclare enchanté par l’audace d’une entreprise, qui, disons-le, aura été en tous points à la hauteur de la sienne.

Crédits photographiques: © Cyrille Cauvet

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