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Cavalleria Rusticana et Pagliacci à Strasbourg : Hommage au cinéma italien

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 3-VI-2017. Pietro Mascagni (1863-1945) : Cavalleria Rusticana, mélodrame en un acte sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci. Ruggero Leoncavallo (1857-1919) : Pagliacci, drame en deux actes et un prologue sur un livret du compositeur. Mise en scène : Kristian Frédric. Décors : Bruno de Lavenère. Costumes : Gabriele Heimann. Lumières : Nicolas Descoteaux. Avec : Stefano La Colla, Turridu / Canio (Pagliaccio) ; Géraldine Chauvet, Santuzza ; Elia Fabbian, Alfio / Tonio (Taddeo) ; Stefania Toczyska, Mamma Lucia ; Lamia Beuque, Lola ; Brigitta Kele, Nedda (Colombina) ; Vito Priante, Silvio ; Enrico Casari, Beppe (Arlecchino). Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello), Petits Chanteurs de Strasbourg (chef de chœur : Luciano Bibiloni), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Daniele Callegari.

Opera du Rhin_Cav-Pag_DSC5498Marc Clémeur conclut en beauté sa saison 2016-2017 ainsi que son mandat à l’Opéra national du Rhin. Le classique doublé Cav/Pag trouve sa réussite dans la mise en scène au réalisme cinématographique de tout comme dans la direction idiomatique et puissamment dramatique de .

Bien que composés indépendamment et créés à deux ans d’intervalle presque jour pour jour — le 17 mai 1890 pour Cavalleria Rusticana de Mascagni et le 21 mai 1892 pour Pagliacci ou plus exactement I Pagliacci de Leoncavallo —, ces deux opéras emblématiques du vérisme et de leurs compositeurs respectifs sont fort proches par leur thématique (la jalousie comme moteur dramatique) et leur cadre (l’Italie du Sud, pauvre, agricole et contrainte par la tradition). C’est pourquoi l’habitude de donner ces deux courts ouvrages à la suite l’un de l’autre en une même soirée, inaugurée par le Metropolitan Opera de New York dès 1895, a connu un succès jamais démenti depuis.

Venu surtout du théâtre, où il fut l’assistant de Patrice Chéreau, a souhaité réunir les deux éléments de ce diptyque en un seul qu’il a sous-titré Les Labours de la Souffrance. Avec l’aide du superbe et grandiose décor rotatif de , le bidonville miséreux de 1950 où se déroule Cavalleria Rusticana est remplacé pour Pagliacci par une HLM tout aussi précaire de 1978. Le poids de la religion et la dévotion (particulièrement à la Vierge dont une statue naïve domine l’espace) y ont fait place à d’autres idoles : la drogue, le communisme, la violence terroriste des Brigades Rouges (la voix d’Aldo Moro et la revendication de son assassinat ouvre la seconde partie). Plus anecdotiquement, Kristian Frédric fait de Silvio dans Pagliacci le fils de Turridu et Santuzza de Cavalleria Rusticana, laquelle Santuzza se suicide par balle à la mort violente de son enfant.

Grâce à la participation de nombreux figurants et à une direction des chanteurs et du chœur très poussée et d’un soin extrême, c’est toute une humanité grouillante et vraie qui prend vie sur la scène. On aime, on fornique, on souffre, on prie, on s’adonne aux petites joies de la fête ou de la boisson comme aux affres de la jalousie et du meurtre. Le souci de réalisme est poussé très loin ; Turridu est égorgé sur scène dans un geyser de sang tandis qu’une femme enceinte perd les eaux, une droguée fait une overdose très crédible, les bruits de démolition du bidonville se font entendre durant tout l’entracte. La vitalité et la crédibilité irriguent tout autant la représentation de commedia dell’arte au cœur de Pagliacci, où clowns, jongleurs et acrobates assurent le spectacle. C’est évidemment au cinéma néoréaliste italien de l’après-guerre que Kristian Frédric rend ainsi hommage, celui de De Sica, de Visconti, de Rossellini, du Pasolini de Mamma Roma, du Fellini de I Vitelloni ou de La Strada mais aussi au cinéma plus politique d’un Francesco Rosi sans oublier le formidable Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola. Et pour conclure ce spectacle très travaillé et réussi, c’est un générique de cinéma qui en déroule sur le rideau de fer tous les intervenants.

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Pour la double incarnation de Turridu et Canio, fait montre d’une apparente aisance et d’une vaillance à toute épreuve. Le timbre est suffisamment ensoleillé, l’aigu puissant et généreux, l’homogénéité impeccable. Si son grand air « Vesti la giubba » est entaché de quelques excès mélodramatiques et de sanglots un peu trop appuyés, il se montre par ailleurs un interprète sensible et nuancé, tout aussi touchant dans la détresse du « Mamma, quel vino è generoso » de Turridu que terrifiant dans la violence de Canio. Fêtée surtout à l’étranger, notamment en Carmen ou Sesto de La Clemenza di Tito (au Metropolitan Opera, s’il vous plaît !), voit son ambitus de pure mezzo-soprano mis en difficulté par la tessiture bien plus étendue (jusqu’au contre-ut) du rôle de Santuzza. La puissance de la projection demeure mais l’aigu est tendu, en force, pas toujours juste et le registre grave très poitriné. L’investissement dramatique s’en ressent et sa Santuzza manque de tragique et d’intensité scénique. est en revanche une excellente Lola à la silhouette et à la vocalité idéalement séductrices tandis que se montre toujours au sommet en Mamma Lucia.

assure également le double rôle d’Alfio dans Cavalleria Rusticana et de Tonio dans Pagliacci. Si son Alfio manque quelque peu de flamboyance et de brillant, il se montre bien plus convaincant dans la veulerie d’un Tonio insinuant et vénéneux. Habituée au rôle de Nedda, qu’elle a notamment chanté à l’Opéra-Bastille, y offre une voix puissante et finement conduite, à l’aigu un rien acidulé, et une incarnation aboutie tant en Nedda amoureuse et déchirée qu’en Colombine coquette et mutine. campe un très séduisant Silvio à la voix homogène et au grain superbe tandis que se fait remarquer dans une sérénade d’Arlequin impeccable.

A la tête d’un rutilant de mille feux et puissamment engagé, assure avec bonheur une direction pleine d’énergie et de conviction, attentive à la précision de la mise en place tout comme au dramatisme de la représentation. La réussite est totale. Un seul exemple : la grande scène de prière « Inneggiamo, il Signor non è morto » de Cavalleria Rusticana dont la gradation du crescendo est conduite de manière exceptionnelle. Comme du reste tout au long de la soirée, le et Les Petits Chanteurs de Strasbourg s’y couvrent de gloire tant dans la douceur angélique de l’intervention initiale des voix féminines que dans la plénitude exaltante des tuttis.

Crédit photographique : (Santuzza) / Choeur de l’Opéra national du Rhin © Klara Beck

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 3-VI-2017. Pietro Mascagni (1863-1945) : Cavalleria Rusticana, mélodrame en un acte sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci. Ruggero Leoncavallo (1857-1919) : Pagliacci, drame en deux actes et un prologue sur un livret du compositeur. Mise en scène : Kristian Frédric. Décors : Bruno de Lavenère. Costumes : Gabriele Heimann. Lumières : Nicolas Descoteaux. Avec : Stefano La Colla, Turridu / Canio (Pagliaccio) ; Géraldine Chauvet, Santuzza ; Elia Fabbian, Alfio / Tonio (Taddeo) ; Stefania Toczyska, Mamma Lucia ; Lamia Beuque, Lola ; Brigitta Kele, Nedda (Colombina) ; Vito Priante, Silvio ; Enrico Casari, Beppe (Arlecchino). Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello), Petits Chanteurs de Strasbourg (chef de chœur : Luciano Bibiloni), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Daniele Callegari.

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