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À Verbier, Migran Agadzhanyan électrise Adriana Lecouvreur

Festivals, La Scène, Opéra

Verbier. Salle des Combins. 26-VII-2018. Francesco Cilea (1866-1950) : Adriana Lecouvreur, opéra en quatre actes sur un livret de Arturo Colautti d’après la comédie dramatique éponyme d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Avec : Tatiana Serjan, Adriana Lecouvreur ; Migran Agadzhanyan, Maurizio, comte de Saxe ; Ekaterina Semenchuk, la Princesse de Bouillon ; Alexei Markov, Michonnet ; Milan Siljanov, le Prince de Bouillon ; Alexander Mikailov, l’Abbé de Chazeuil ; Sandra Hamaoui, Mademoiselle Jouvenot ; Emily Edmonds, Mademoiselle Dangeville ; Joel Williams, Poisson ; Sava Vémic, Quinault ; Andrés Aguledo, Majordome. Chœur du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg (chef de chœur : Pavel Petrenko). Verbier Festival Orchestra, direction : Valery Gergiev

Adriana-Lecouvreur.01Quelques jours après Baden-Baden, Adriana Lecouvreur de fait halte au Verbier Festival pour une version concertante cette fois. Seuls l’orchestre et quelques rôles moins importants diffèrent de la distribution d’Allemagne.

La canicule ambiante n’épargne personne. Même à 1.500 mètres d’altitude. Sous la tente des Combins, l’atmosphère est étouffante. Plus encore que dans la salle, la scène, noyée de spots, rend l’air plus lourd. C’est donc avec une extrême gratitude qu’il faut saluer la prestation de l’orchestre (au grand complet), du chœur, des solistes et du chef qui, malgré cette touffeur quasi insupportable, ont donné le meilleur d’eux-mêmes.

Sans mise en scène, le spectateur focalise son attention sur l’interprétation. Aujourd’hui, à l’opéra comme dans de nombreux autres domaines, on s’attache moins à l’esprit des choses. Ainsi, ce qui frappe le connaisseur, l’amateur (au sens littéral du mot), c’est l’absence d’italianité de cette interprétation. , considéré comme l’un des derniers grands maîtres du mélodrame italien, contemporain d’Umberto Giordano, de Ruggero Leoncavallo et de Franco Alfano, dédia son existence de compositeur à la perpétuation de la tradition de Giuseppe Verdi. Adriana Lecouvreur est donc bien un drame italien quand bien même l’action se déroule à Paris. On attend donc les intonations de la langue italienne, l’esprit de la Péninsule, dans toute cette musique qui respire bon le soleil. Non pas que n’a pas saisi cette nuance, mais on sent chez le chef russe comme une lassitude, une presque routine interprétative. Il semble avoir perdu les jaillissements qu’il offrait jadis et qui faisaient de ses prestations des moments uniques. Certes, ici, tout est très bien interprété. L’orchestre est aux ordres, il joue avec application, les ensembles sont beaux quoique sans éclat comme le sont les courtes interventions du chœur.

Du côté des chanteurs, d’emblée décernons la palme au ténor (Maurizio) qui, s’il n’a pas toujours la finesse requise à la noblesse du personnage, reste d’une générosité artistique remarquable. Outre cette magnifique qualité de cœur, il chante avec une sincérité bouleversante. Ayant su tirer parti des enseignements de la soprano Renata Scotto et du ténor Giuseppe Sabbatini, tous deux italiens, il met à profit leurs conseils pour se mettre totalement au service de cette langue et de son esprit qu’il projette avec véhémence et à propos. Son « L’anima ho stanca » du deuxième acte signe un moment de grâce qu’il répètera dans les derniers instants de l’opéra alors qu’il assiste impuissant à l’agonie d’Adriana Lecouvreur.

La soprano (Adriana Lecouvreur) n’est pas l’idéal du personnage par manque d’une certaine grandeur, d’égocentrisme relié à l’actrice de théâtre. Si elle n’est pas une star (comme l’ont été les interprètes du rôle Renata Tebaldi, Joan Sutherland ou, la plus grande de toutes, Magda Olivero), offre cependant sans compter sa voix large, pleine, charpentée et colorée à souhait pour donner à son personnage un maximum de crédibilité et d’authenticité.

Alors qu’avec la présentation de tous les protagonistes le premier acte se termine dans un train-train gentillet, le deuxième acte et l’entrée de (Princesse de Bouillon) réveille soudain la torpeur indifférente dans laquelle on se sentait plongé. Le costume, la robe, le chapeau, l’épée, aucun accessoire n’est nécessaire à la mezzo-soprano biélo-russe. Sa voix seule lui suffit. Et de la voix, elle en a. A revendre. Son « Acerba voluttà, dolce tortura » reste impressionnant d’autorité et d’aisance vocale. N’ayant crainte de friser la caricature, aucun baryton verdien ne lui arrive à la cheville pour faire figure du méchant. Elle lance toute sa puissance pour habiller sa noblesse arrogante comme sa jalousie courroucée.

Adriana-Lecouvreur.06Si la voix d’Alexander Markov (Michonnet) est belle d’amplitude et de noblesse du phrasé, elle convient totalement aux personnages des opéras russes que le baryton interprète habituellement. Pourtant cette « russitude » trop aristocratique ne sied pas au rôle du directeur de théâtre amoureux d’Adriana. Cette projection vocale retenue, typique de l’école de chant russe, ne convient guère à l’opéra italien. Un problème qu’on retrouve en plus ou moins moindre mesure chez les autres protagonistes.

Comme signalé plus haut, la direction d’orchestre de est apparue d’une sagesse extrême, loin des enthousiasmes que le chef russe suscitait par le passé. Notons toutefois que le ballet du troisième acte fut enlevé avec brio et qu’on a retrouvé quelques instants d’un grand dans la dernière scène où son implication alliée à l’émotionnant duo de Maurizio et d’Adriana Lecouvreur fit merveille.

Crédits photographiques : © Nicolas Brodard

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